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Prospective Hervé Pillaud : le numérique, une chance d'émanciper les agriculteurs

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Dans son essai intitulé « Agronuméricus », à paraître le 16 septembre, Hervé Pillaud, éleveur vendéen et élu à la chambre d'agriculture de son département, plaide pour des liens plus forts entre les élites du numérique et celles de l'agriculture. Pour lui, le numérique est une occasion de réorganiser l'agriculture en réseau et d'émanciper les agriculteurs. A condition d'en faire un bon usage.

Dans votre ouvrage, vous plaidez pour des élites agricoles plus « numériques ».

Il faut qu'on aille s'acculturer auprès des élites du codage et de la nouvelle économie collaborative, c'est là que se trouve aujourd'hui la créativité, c'est avec eux que nous devons définir nos stratégies. Nous sommes un peu trop consanguins avec l'administration. Il faut qu'on aille dans des univers qui dérangent. C'est notre capacité à nous remettre en cause qui en dépend.

Pour vous, le numérique offre l'occasion de retrouver l'élan d'émancipation qu'ont connu les agriculteurs dans les années 60. En quoi ces périodes sont-elles comparables ?

Ce sont deux périodes de grand développement. Après les années 50-60, ce ne sont plus les colonies, mais l'agriculture de la métropole qui doit fournir l'alimentation des Français des villes. À cette époque, des gamins de génie – Debatisse, Lacombe, Sabin, Grit, Lambert et quelques autres – et la rencontre d'un ministre visionnaire, Pisani, ont mis en place toutes les politiques agricoles sur lesquelles nous vivons. Jusqu'ici, nous en sommes les rentiers, et nous avons tout à réinventer.

Vous dites que la période des années 90 a été une période de relatif déclin pour l'agriculture, à laquelle succédera un renouveau par le numérique.

Les années 90, c'est le moment où notre métier a épousé le taylorisme et l'organisation pyramidale. En se structurant de cette façon, on perd une partie de notre créativité. Dans les années 90, l'agriculture est rentrée dans du formalisme. Cela correspond d'ailleurs à la Pac de 92 qui était – et est toujours – très axée sur les procédures.

Pouvez-vous donner un exemple de dérive vers l'organisation pyramidale ?

On le retrouve, par exemple, dans les organisations professionnelles. Aujourd'hui, il faut les phases de validations nécessaires à tous les niveaux. Au travers de cette organisation, de ces procédures, on a perdu la confiance. Nous avons là l'exemple d'un mauvais usage du numérique : les mails permettent d'être constamment en contact, et inhibent complètement la prise de responsabilité et de risque. C'est ce que l'on appelle « l'infobésité ».

Le bon usage du numérique dynamise, lui, la vie collaborative. Cette vie représentée aujourd'hui par exemple par Uber, Airbnb, les agriculteurs y étaient avant ; les Cuma, les coopératives, les fruitières de comté sont nées de cette vie collaborative, qui est en train de disparaître. Avec le numérique, on peut organiser des choses massives, importantes, en réseau. Quoi qu'on dise de l'agriculture aujourd'hui, elle est un puzzle de TPE. Et le numérique est une opportunité pour organiser tout ça en réseau.

Pour illustrer votre analyse, vous plaidez dans votre ouvrage pour la création d'un « Uber » des tracteurs.

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Il faut toujours partir des besoins. Au fil des années, les Cuma sont devenues très structurées, très organisées. Elles ont perdu le sens de la spontanéité, de la souplesse. L'outil dont je parle dans le livre existe déjà, il s'appelle AgriConnexion, il a été lancé à l'occasion du concours Agreenstartup que j'ai organisé avec l'APCA au Salon de l'agriculture.

En matière de gestion du risque, vous estimez qu'un outil récent comme le FMSE (fonds de mutualisation des risques sanitaires et environnementaux) est déjà dépassé. Vous lui préférez la souplesse de l'entreprise américaine Climate Corp.

Dépassé c'est beaucoup dire, l'avantage du FMSE, c'est qu'il est dans les mains des agriculteurs, c'est très important, et ce n'est pas le cas de Climate Corp. Pour autant, Climate Corp est un outil très agile, créatif. Le FMSE doit épouser cette créativité. Aujourd'hui, on met des procédures à priori, qui brident la créativité. Climate Corp n'est pas sur internet, il est dans internet.

Vous parlez peu des possibilités qu'offre le numérique pour émanciper les agriculteurs du joug des GMS...

Cela dépendra de notre capacité à nous approprier le marché. Les circuits vont se raccourcir, la médiation va être revue. Il y a trois éléments qu'il faut maîtriser, et dans lesquels le numérique et le big-data peuvent jouer un rôle fondamental : l'anticipation, le marketing et la logistique ; nous n'en maîtrisons aucun. Celui qui gère la logistique aura les données de marché. Par exemple aujourd'hui en lait, l'éleveur ne possède pas ses tanks, ni les camions. On ne maîtrise pas la logistique, on ne travaille pas avec le big data, on n'anticipe pas. Pour avoir des prix demain, il faudra anticiper. Là, il y a un vrai enjeu collectif.

Cela veut dire par exemple que les coopératives doivent partager leurs données entre elles ?

Bien plus que les coopératives ! Je suis pour des données ouvertes dans des plateformes décentralisées de nouvelles générations. On ne peut pas échapper à la transparence, il ne sert à rien de garder des données, on les vide de leurs valeurs. Elles n'ont de valeur que par leur volume, leur variété, leur vélocité et la puissance des algorithmes qui les mettent en oeuvre. C'est pour ça que je parle de la nécessité de s'octroyer les services de « king-codeurs » et d'apprendre à coder. Pour moi c'est au syndicalisme de donner le « la ». Si on ne le fait pas, ce sont les Gafa qui le feront.

N'avez-vous pas peur que, de la même façon que l'agriculture a pu se perdre en reprenant à son compte la culture de l'industrie, elle se perde à nouveau en reprenant celle du numérique, d'Uber, Airbnb… ?

Contrairement à l'industrie, le numérique est un changement de civilisation et une chance énorme. L'ère dans laquelle nous entrons sonne la fin du gaspillage, l'entrée dans le renouvelable et l'ère de la connaissance, particulièrement du vivant. Le numérique est une formidable opportunité pour mettre en oeuvre ces trois éléments. Chacun détient une partie de ce miroir cassé qu'est la connaissance du vivant, et nous, les agriculteurs, sommes les mieux placés pour le faire, nous sommes au centre de l'orchestration du vivant.