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Houellebecq, spectateur impuissant de la crise agricole

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Dans Sérotonine, son dernier roman paru le 4 janvier, l’auteur scrute avec son regard acide et mélancolique les problèmes du monde agricole. À la clé, une critique en règle du libre-échange, de l’agriculture intensive, et du rôle de Bruxelles dans les difficultés de l’agriculture française.

Florent-Claude Labrouste, principal protagoniste de Sérotonine, est un personnage typiquement houellebecquien. 46 ans, désabusé sur son travail, déçu en amour malgré des sentiments réels. Ingénieur agronome de formation, comme Michel Houellebecq, il est employé au ministère de l’Agriculture (comme l’a été Houellebecq). Il rédige « des notes à destination des conseillers négociateurs au sein des administrations européennes » afin de « définir, soutenir et représenter les positions de l’agriculture française ». Déprimé, il se fait prescrire des antidépresseurs, notamment un, le Captorix, dont le principe d’action joue sur une hormone, celle dit « du bonheur », la sérotonine.

Comme souvent chez l’auteur, ce constat de départ d’une vie en échec est le prétexte à un récit où le protagoniste raconte ses tentatives pour parvenir à conjuguer espoirs et réalité, avant de se résoudre et de ployer sous des forces qui le dépassent. Dans le cas de Sérotonine, le renoncement de son personnage principal à « sauver » l’agriculture française est mis en miroir de son échec à se sauver lui-même.

« Le vrai pouvoir était à Bruxelles »

Florent-Claude Labrouste renonce donc. Engagé chez Monsanto après ses études d’agronomie, il déteste rapidement ce qu’il fait. Ce n’est pas tant les OGM « sur lesquels on ne savait rien, ou à peu près rien » qui le dérange, mais le modèle agricole dont fait partie la firme américaine : « cette agriculture intensive, basée sur des exploitations gigantesques et sur la maximisation des rendements à l’hectare, cette agro-industrie entièrement basée sur l’export […] était à mes yeux l’exact contraire de ce qu’il fallait faire ».

Partisan d’une production locale, il croit trouver dans un emploi à la Draaf de Basse-Normandie au sein d’une « task force » dédiée à l’exportation de fromages normands AOC une manière de se regarder dans le miroir. Luttant à armes inégales contre un marché présenté comme sans règles, symbolisé par des concurrents potentiels (le Brésil, l’Argentine, la Chine…) face auxquelles les éleveurs normands et leurs AOC paraissent bien petits et l’État impuissant, il s’incline. Convaincu que « le vrai pouvoir était à Bruxelles », Florent-Claude y trouve un poste auprès de la délégation française.

Une crise dont personne ne voit la sortie

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La fin des quotas laitiers décidée par les institutions européennes engendre une baisse des prix, qui met à terre les éleveurs normands. Le meilleur ami de Florent-Claude, rencontré lors de ses études d’agro, tentera de se diversifier pour résoudre ce problème de revenu. En vain, car son projet de développer une maison d’hôte dans un ancien château, sera refusé par l’administration. Dans « Sérotonine », bureaucratie (en particulier européenne) et libre-échange sont, main dans la main, les fossoyeurs d’une agriculture, plongée dans une crise dont personne ne voit la sortie.

La crise agricole, décrite dans le roman, aurait pu être évitée par « des mesures protectionnistes », permettant de « privilégier la qualité, consommer local et produire local ». Mais ces solutions ne peuvent pas, et ne pourront jamais être mises en place, car l’agriculture se heurte irrémédiablement à un « verrou idéologique » de la part des fonctionnaires européens, « prêts à mourir pour la liberté du commerce ».

La violence comme alternative au désespoir

À travers son narrateur, le regard de Houellebecq sur l’avenir de l’agriculture est, par conséquent, sombre : « Le nombre d’agriculteurs a énormément baissé depuis cinquante ans en France, mais il n’a pas encore suffisamment baissé […] pour arriver aux standards européens, déplore Florent-Claude. Une fois qu’on aura divisé le nombre d’agriculteurs par trois, on n’aura toujours pas gagné, on sera même au seuil de la défaite définitive, parce que là on sera vraiment en contact avec le marché mondial », ajoute-t-il face à des agriculteurs en colère, prêts à prendre les armes.

Sans issue envisageable, « Sérotonine » pose finalement la question de la violence comme alternative au désespoir, dans une scène prophétique à la fin tragique, écho trouble au mouvement des gilets jaunes.

Sérotonine, de Michel Houellebecq, Flammarion, 352 pages.