Après deux comités nationaux, trois réunions techniques avec les professionnels, quatorze départements reçus et 120 simulations de carte, le ministère de l’Agriculture a enfin publié la carte des zones défavorisées simples, le 20 février. « Nous avons eu le courage de mener cette réforme », a déclaré Stéphane Travert ce jour-là. En effet, la France aurait dû rendre sa copie depuis 2013. Une réforme qui intègre plusieurs milliers d’éleveurs mais qui en laisse aussi plusieurs milliers sur le carreau. Son budget – conséquent – reste encore à définir. Mais cette carte constitue une première étape et « une base de travail pour démarrer la négociation avec la Commission européenne », selon le ministère, avant une entrée en vigueur au 1er janvier 2019.
« Nous ne laisserons tomber personne », a martelé Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture, le 20 février, lors de la présentation de la carte des zones défavorisées simples (ZDS). Une carte très attendue et qui détermine, entre autres, la possibilité pour les agriculteurs de percevoir l’indemnité compensatoire de handicaps naturels (ICHN). Cette aide, destinée principalement à l’élevage, représenterait « 4 % des aides de la Pac (350 M€) », selon le ministre. Elle permet aussi pour les jeunes qui s’installent dans les zones à handicap de profiter d’une majoration de leur dotation et de profiter de certains avantages bancaires. Près de 60 000 bénéficiaires devraient percevoir cette aide avec le nouveau zonage contre 53 000 avec le zonage actuel. Cependant, si certains agriculteurs rentrent, d’autres sortent du système. Le ministère évoque ainsi « près de 5 100 bénéficiaires sortants ». Cependant, « il pourrait y en avoir moins », relève Sophie Delaporte, directrice de cabinet de Stéphane Travert. En effet, les calculs ont été effectués à l’aide du recensement général agricole de 2010. Et, entre-temps, le nombre d’exploitations a diminué. Les statuts juridiques ont évolué, notamment avec la multiplication des Gaec ces derniers temps (1).
Davantage d’entrants que de sortants
Le cabinet du ministre temporise encore le nombre de sortants grâce également au critère de « continuité territoriale », qui devrait permettre de réintégrer certaines communes dans le zonage, avec certains bénéficiaires. De plus, il manque encore des informations sur « une trentaine de communes », selon Stéphane Travert qui dit également « vouloir porter un message de confiance » et de « transparence ». Il a donc annoncé, au travers d’un comité État, régions et professionnels, la mise en place d’une typologie des agriculteurs qui ne recevront plus cette aide pour mieux les accompagner. « Une attention particulière sera portée aux jeunes agriculteurs en cours d’installation ou installés depuis moins de trois ans », a souligné le ministre. En effet, comme le soulignait Luc Lahaye, jeune agriculteur du Gers, installé en bovin viande dans une petite région de coteaux rattachée à une région de plaine qui va être sortie de la carte, « cette aide représente 8 000 €, soit mon revenu annuel ! ». Difficile donc de la voir supprimer du jour au lendemain, notamment dans un contexte où la trésorerie des exploitations d’élevage n’est pas des plus favorables.
Le ministre a donc confirmé un accompagnement qui se résume à une dégressivité rapide de l’aide sur deux ans et à une réorientation du système de production de l’exploitation. Les « sortants » devraient donc percevoir, en 2019, 80 % du montant de l’aide qu’ils touchaient auparavant et 20 % en 2020. Ensuite la nouvelle Pac prendra la relève. Il s’agira aussi pour les sortants de « remobiliser les aides européennes classiques », selon le ministre, comme les aides bio, le plan de compétitivité et d’adaptation des exploitations agricoles (PCAE) ou les mesures agro-environnementales et climatiques (MAEC). « Ils auront de nouveaux projets à bâtir sur leur exploitation », lance Stéphane Travert.
« Deux ans, c’est très court ! »
Pas de grande nouveauté donc dans cet accompagnement qui ressemble fortement à une double peine : non seulement l’argent diminue, mais l’exploitant doit réfléchir autrement à son système de production pour bien évidemment « monter en gamme ». « Nous avons fait le pari de l’audace et de l’innovation, le pari de ce grand projet de transformation qu’est l’agriculture aujourd’hui », a déclamé Stéphane Travert. Aux éleveurs sortants, il parle de « monter un atelier de transformation, de réorienter sa production » ou encore « de la diversifier ». « Il n’y a pas un seul modèle. Cette diversité doit permettre de transformer l’agriculture d’un territoire », a-t-il continué. Toutefois, lors d’une installation, plus spécifiquement en élevage, il faut plusieurs années pour rendre viable un projet, qui ne peut subir une transformation en si peu de temps. Certains délais imposés par la nature sont effectivement incompressibles et ne rentrent pas forcément dans les délais de l’administration, ce que Stéphane Travert reconnaît à demi-mot : « Deux ans, c’est très court ! ».
« Des aides avec un fort pouvoir transformant »
Avec cette carte, le gouvernement oriente directement le développement de l’agriculture de certains territoires. Au sujet de l’ICHN, Stéphane Travert a d’ailleurs évoqué des « aides avec un fort pouvoir transformant ». « La carte de 1976 ne correspond plus à l’agriculture de 2017 », a-t-il continué en citant l’intensification des élevages dans les Deux-Sèvres. « C’est le département le plus touché ; 9,2 Mrd € vont quitter les Deux-Sèvres, alors que les aides sont de 7 000 euros en moyenne, mais peuvent monter jusqu’à 30 000 euros », explique Julien Chartier, président des JA 79. Reste encore à financer cette « transformation » et cette « montée en gamme », tant désirées par le gouvernement, tout comme l’arrivée des nouveaux entrants dans le zonage, le départ des sortants et leur accompagnement. « Il nous faut un accompagnement digne de ce nom. Qu’est-ce qu’on fait ? Comment on fait ? C’est le flou total, s’inquiète Julien Chartier. Le risque, c’est un abandon pur et simple de l’élevage dans ces zones, malgré le faible potentiel des terres ».
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Un accompagnement d’autant plus compliqué que certaines régions n’ont, par exemple, plus de budget pour accompagner le développement de l’agriculture bio. Stéphane Travert a annoncé, dans ce sens, la création d’un deuxième comité État-régions pour réfléchir à cette problématique budgétaire. « Le dispositif présenté est effectivement potentiellement beaucoup plus coûteux », relève à juste titre un membre du cabinet du ministre.
Stéphane Travert n’a pas répondu à la question d’un deuxième transfert financier du premier vers le second pilier de la Pac, pour abonder l’enveloppe ICHN. Par contre, il reconnaît « une approche plus territorialisée » de certains dossiers agricoles sur les territoires exclus du zonage comme « le décoincement de projet pour accéder à des ressources en eau ou de dossier ICPE (Installation classée pour la protection de l’environnement) » sur certaines exploitations, ou bien une accélération des procédures pour créer des méthaniseurs. Une revendication portée par Christiane Lambert, présidente de la FNSEA. Dans tous les cas, « l’accompagnement des sortants est à budgéter », reconnaît le ministère. Mais, comme le précise le ministre, toujours rassurant : « Le calendrier et les modalités des futures réunions État, régions et professionnels ont été définis ».
Comité État-régions : les régions n’ont obtenu « aucune réponse concrète »
L’association des Régions de France déplore, dans un communiqué du 21 février, n’avoir « obtenu aucune réponse concrète ou indications des arbitrages qui seraient pris » lors du comité État-régions qui s’est tenu la veille concernant la mise en œuvre et le financement des programmes de développement ruraux (FEADER) pour la période 2014-2020. Parmi les sujets débattus se trouvaient le dossier de l’indemnité compensatoire de handicaps naturels (ICHN) et des mesures de compensation pour les éleveurs sortant des zones défavorisées simples. Concernant ce dernier point, la seule avancée, selon l’association, est l’annonce de la mise en place « après le Salon de l’agriculture » de deux groupes de travail transversaux État-régions-professions : l’un concernant les mesures qui pourraient être mises en place, l’autre sur les zones plus spécifiquement touchées. « On reste à ce stade dans l’annonce d’annonce ,» déplore Hélène Aussignac, conseillère agriculture de Régions de France. « Or, les Régions ont des injonctions budgétaires très concrètes et doivent savoir sur quels budgets elles peuvent compter », ajoute-t-elle.
Une nouvelle carte mais un travail inachevé pour les syndicats
L’ensemble des syndicats agricoles ont manifesté leur désappointement lors de la publication de la carte des zones à handicaps naturels et se disent toujours mobilisés sur le sujet. « La carte du ministre exclut encore trop de zones du dispositif et les solutions pour les accompagner ne sont pas suffisantes », ont ainsi écrit la FNSEA et les Jeunes agriculteurs le 20 février. Ils demandent la réunion « de toute urgence » des « groupes de réflexion annoncés » car « des pans entiers de l’agriculture de certains départements sont en jeu ». La Confédération paysanne dénonce « un grand flou » qui « persiste quant aux sortants du dispositif ». Elle continue de revendiquer un transfert financier du premier au deuxième pilier de la Pac pour financer le dispositif. Et la Coordination rurale réclame de prendre sur le budget du ministère de la Transition écologique.
Zones défavorisées : des communes « à vendre » sur le site internet du Bon Coin
Par solidarité avec leurs agriculteurs en colère, des communes de l’Aude se sont symboliquement mises en vente sur le site leboncoin.fr, selon l’AFP. Cette vente, qui ne donne aucun prix, fait « suite à une série de décisions injustes », « à l’abandon du monde rural par l’État et à la surdité du ministère de l’Agriculture », selon les annonces. Pour tout renseignement, « l’acheteur » est invité à s’adresser à Stéphane Travert. Il doit faire des « offres sérieuses », « Perlimpinpin abstenez-vous », prévient ainsi la commune de Fanjeaux. Les habitants y ont installé des panneaux « maisons à vendre » et l’annonce concerne « de nombreuses exploitations endettées mais où vous serez toujours accueillis avec le sourire », « des écoles rurales en désuétude mais premier rempart des valeurs de la République », etc. De son côté, Cazalrenoux, « belle commune de 13,5 km2 », vend des éleveurs d’ovins et bovins, « une espèce en voie de disparition mais non protégée », un « éleveur de porc tout autant menacé », « des agriculteurs, a priori, considérés comme nuisibles ». La liste des communes qui ont joué le jeu est longue : Saint-Julien de Briola, Fanjeaux, Orsans, Saint-Amans, Laurac, Ribouisse, Generville, Villautou Fanjeaux, Lacassaigne…