« Rebattre les cartes des aides Pac », « anticiper le débat sur l’après-2013 dans le but de légitimer les aides », « donner de la hauteur » à ce dossier en « cessant de le « regarder par le petit bout de la lorgnette ». Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA candidat à sa succession au prochain congrès du syndicat du 1 au 3 avril, est bien décidé à provoquer le débat au sein même de la FNSEA. C’est ce qu’il a expliqué à Agra Presse à quelques heures de l’ouverture du Salon de l’agriculture. Malgré les quelques turbulences provoquées par ses récentes déclarations, il est décidé à maintenir le cap. « Je ne veux pas avoir de regret », souligne-t-il, même si « cela serait plus facile d’être moins courageux ». Ayant essuyé son premier revers sur le dossier OGM depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, il estime que « le gouvernement a fait une erreur de stratégie ». Toutefois, « je n’ai aucune difficulté à faire valoir les dossiers agricoles à Nicolas Sarkozy », estime-t-il, beau joueur.
Vous avez rencontré Xavier Bertrand le 19 février. Vous lui avez adressé des lettres ouvertes plutôt vives sur le problème de la non-reconnaissance de la FNSEA en tant qu’organisation représentative des employeurs agricoles par le gouvernement. Avez- vous obtenu des avancées ?
J’ai fait entendre au ministre Xavier Bertrand que la FNSEA comptait être présente en tant que telle pour défendre les réalités de l’emploi en agriculture. Ce qui est important pour nous est de montrer nos besoins de relations spécifiques avec les partenaires sociaux de l’agriculture et de l’agroalimentaire. Je souhaite que la FNSEA ait cette possibilité, en amont d’éventuels textes de loi et en aval pour leur application et puisse travailler en toute autonomie. Je l’ai déjà dit. Je ne veux pas être représenté par le Medef, la CGPME ou l’UPA. Un prochain rendez-vous avec le ministre devrait permettre de trouver la manière la plus concrète et la plus compatible avec les règles de négociation pour que la FNSEA trouve toute sa place en tant que syndicat représentatif des employeurs.
Est-ce une manière pour la FNSEA d’élargir son champ d’influence dans un contexte politique nouveau ?
J’ai essayé depuis quelques années de faire travailler la FNSEA au-delà du champ de compétence du seul ministère de l’Agriculture. Je revendique le fait que nous défendions des paysans entrepreneurs et employeurs de main d’œuvre. L’emploi est devenu un très grand dossier à la FNSEA. Cela se passe d’ailleurs plutôt bien avec les partenaires sociaux. Aujourd’hui, on ne peut pas simplement être des producteurs qui ne se soucieraient pas du contexte entourant la production.
Vous avez condamné le rapport Hagelsteen sur la négociabilité en vous élevant contre la loi du plus fort. Manifestement les PME ne feraient pas exception à la réforme. Où est passée la promesse faite par Nicolas Sarkozy de traiter l’agriculture séparément ?
Ce que madame Hagelsteen a remis aux ministres concernés n’est qu’un rapport. Il faut être prudent. Personne ne peut ignorer qu’une part importante de l’agroalimentaire est le fait des PME. Le gouvernement doit entendre l’appel commun de l’Ania et de la FNSEA. Nous faisons front commun sur ce dossier. Nous pensons que le marché doit avoir des règles. II vaut mieux prendre en compte la situation des PME de l’agriculture et de l’agroalimentaire dans ce dossier de la négociabilité.
J’ai toujours plaidé pour la transparence des pratiques commerciales. Tout le monde doit savoir qui gagne quoi.
Vous n’avez pas toujours été aussi en phase avec l’Ania ?
Evidemment nous avons aussi une relation de fournisseur avec l’Ania. Mais il faut savoir prendre les sujets les uns après les autres. Dans le cas de la négociabilité, nos intérêts sont liés.
Le président Nicolas Sarkozy, à l’épreuve du pouvoir depuis 9 mois, oublie certaines de ses promesses. C’est visiblement le cas sur le dossier OGM. Un magazine agricole titrait sur le divorce Sarkozy-Lemétayer. Le divorce est-il consommé ?
Déjà, et au préalable, pour divorcer il faut être marié ! Plus sérieusement, le président Sarkozy est élu pour 5 ans. S’il y a des tensions avec lui, nous devons nous en expliquer. Nous sommes le seul secteur d’activité où notre devenir est directement entre les mains du chef de l’Etat car nous dépendons de la seule politique intégrée de l’Union européenne. Se fâcher avec le président serait une erreur. Nous avons besoin de lui et il a besoin de nous.
Et sur le chapitre des OGM ?
J’ai dit ce que je pensais au président sur le dossier des OGM. Sans revenir sur toutes les péripéties que nous avons vécues sur ce dossier, j’estime que le gouvernement a fait une erreur de stratégie à la fois sur la forme et sur le fond. Et ce n’est pas avec la méthode que le gouvernement a employée en ce début d’année que les Français ont été éclairés sur le sujet des OGM. Ce qui permettra d’éclairer les Français est le vote d’une loi. Celle-ci a d’ailleurs failli être reportée aux calendes grecques. Il est temps de dire ce qui est vrai ou faux. On ne peut pas être contre les biotechnologies, source de progrès. Encore ne faut-il pas confondre l’enjeu des OGM dans leur ensemble et le cas particulier du Mon 810.
Marion Guillou, en marge d’une conférence de presse, a dit que ce n’était pas au citoyen de payer la recherche sur les OGM herbicides. Etes-vous d’accord avec elle ?
Monsanto est assez grand pour se défendre tout seul. Ce que je défends et ce que je soutiens c’est la recherche menée par l’Inra, et celle des entreprises françaises. C’est une question d’indépendance vis-à- vis des multinationales comme Monsanto justement. Notre recherche, y compris de plein champ, avec toutes les précautions qui s’imposent, est indispensable.
Sur le dossier de la Pac, vous épousez la thèse du gouvernement qui plaide pour la « refondation » de cette politique alors que Bruxelles ne souhaite qu’un bilan de santé. En 2003, lors de la révision à mi-parcours de la Pac vous expliquiez qu’il ne fallait pas se dévoiler trop tôt face à Bruxelles. Pourquoi avez-vous changé de stratégie ?
C’est vrai, je bouscule un peu l’ordre des choses. Il faut savoir que la Commission européenne n’attend rien de nous. On a affaire au bilan de santé de la Pac. C’est tout. J’avais dit à l’époque de Luxembourg en 2003 que je n’emmenerais pas les agriculteurs dans le mur. Manifestement, avec leur vote aux élections aux chambres d’agriculture de janvier 2007, les agriculteurs m’ont approuvé. A l’époque de la réforme de Luxembourg, le gouvernement et la FNSEA avaient défendu au maximum le recouplage des aides.
Nous sommes donc aujourd’hui dans une situation particulière par rapport à nos collègues européens. La question que je pose aux politiques est : le schéma d’application de la Pac tel que nous le connaissons est-il le chemin obligatoire ou existe-t-il des marges de manœuvre ? Pour la Commission européenne, le seul véritable soutien est le « DPU ». Cet atterrissage vaut-il pour tout le monde ou pas ? Je suggère qu’on anticipe cet atterrissage. Si on ne veut pas que la chute soit trop violente ces prochaines années. Et, il serait pour moi plus facile d’être bien moins courageux.
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En 2003, votre stratégie était donc moins « courageuse » selon vos termes ?
Il faut remettre les choses dans le contexte de l’époque. En 2003, lors de la révision à mi-parcours de la Pac, il n’y avait pas à anticiper. Nous avons poussé le ministre Hervé Gaymard, tous ensemble, les céréaliers et l’élevage, à défendre le recouplage des aides. Ayant défendu le recouplage on pouvait difficilement ne pas l’appliquer. Actuellement, plus de 2 milliards d’euros des aides du premier pilier sont recouplées. Si on ne change pas le règlement européen, on ne peut rien faire au sein du premier pilier. Si on se met dans l’esprit de rebattre un peu les cartes – ce que je souhaite dans la gestion des aides –, il faut pouvoir disposer de la totalité des aides. Il faut donc découpler. L’opportunité qu’il y a dans ce débat est d’obtenir de la souplesse dans la gestion des aides sur la base des références historiques.
Partir des références historiques était la seule solution avec autant d’aides couplées en 2003. La conséquence aujourd’hui est qu’en Bretagne on a des références historiques essentiellement découplées et dans le Massif central essentiellement couplées…
Avez-vous des regrets par rapport à la stratégie que vous avez défendue lors de la réforme de la Pac de 2003 ?
Je ne renie pas ce que j’ai demandé à Dominique Bussereau, alors ministre de l’Agriculture. A savoir, partir de la référence historique pour que chaque agriculteur se retrouve au plus près de ce qu’il avait avant la réforme de 2003. Une autre option possible à l’époque était de régionaliser. La Bretagne le souhaitait et le souhaite toujours. Si on avait régionalisé il y a 3 ans, on aurait défavorisé les plus faibles. Ceux qui avaient eu peu d’aides en auraient toujours peu. Et les autres beaucoup. Si le seul filet de sécurité de demain c’est le DPU, on a le devoir de faire en sorte que chaque agriculteur dispose d’une même sécurisation. Donc il faut rebattre les cartes.
Vous allez plus loin que le document de travail de Michel Barnier soumis à la discussion dans les départements en « ne fermant pas la porte au découplage ». Pourquoi prendre ce risque qui divise les céréaliers et le monde de l’élevage à la veille de votre congrès électif ?
Je comprends parfaitement que les grandes cultures défendent leurs acquis et le monde de l’élevage les siens. Mais, aujourd’hui, on ne peut pas passer à côté du rééquilibrage des aides. Chacun doit comprendre que les céréales ont besoin de l’élevage et vice et versa. Il faut tenter d’anticiper. C’est pourquoi je vais plus loin que le document du ministre Barnier sur la nouvelle Pac. C’est, pour l’instant, Jean-Michel Lemétayer qui s’exprime en son nom propre. Je ne veux pas qu’on ait de regrets. Chacun doit prendre toute la dimension du débat. Il ne faut pas regarder les choses par le petit bout de la lorgnette. J’essaie de donner le maximum de hauteur à ce dossier et veux un débat le plus ouvert possible. Ce sera le cas lors du congrès de Nantes. Mon ambition est de légitimer les aides Pac.
Depuis toujours, le couple franco-allemand a été le moteur et le sauveur de la Pac. On se souvient en effet de l’accord Chirac-Schroeder sur le budget jusqu’en 2013. Que pensez vous des propos d’Angela Merkel à la convention UMP sur l’Europe qui souhaite une renationalisation partielle de la Pac ? Etes-vous inquiet ?
Je ne peux pas parler d’inquiétude. En revanche, je considère que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel doivent partager une même ambition agricole pour l’Europe. C’est indispensable. Cela doit passer très rapidement par une position commune de la France et de l’Allemagne à l’OMC. Pendant la présidence française, il faut que Nicolas Sarkozy amorce ce débat sur l’ambition agricole de l’Europe. C’est la condition même d’une future politique agricole. Si on peut entraîner dans notre sillage les Irlandais, les Polonais, les Danois, ou les Hollandais ou même les Espagnols on aura franchi une véritable étape. Ainsi la finalité du débat ne sera pas seulement budgétaire en 2010. Dans le cas contraire, la France sera en danger. Il faut un positionnement politique au plus haut niveau avant le débat budgétaire sur la Pac. Comme l’ont fait les pères de l’Europe à une certaine époque.
Donc Nicolas Sarkozy doit se lancer dans une opération séduction de la chancelière allemande…
Je ne pense pas qu’il y ait toujours obligation de séduire pour être d’accord ! Sérieusement, personne n’a intérêt à une renationalisation de la Pac. Et la France peut aussi donner l’exemple notamment sur les importations de produits venant de l’Union européenne utilisant des molécules phytosanitaires non autorisées en France. Si le pouvoir politique ne se mêle pas de ces affaires, la FNSEA fera sa police sanitaire toute seule en expliquant aux consommateurs la vérité.
Vous avez été élu à la tête de la FNSEA en mai 2001, sous la présidence de Jacques Chirac, ancien ministre de l’Agriculture. On sait l’oreille bienveillante que ce dernier a pour les agriculteurs. L’ère Sarkozy modifie-t-elle profondément la donne pour un syndicat telle que la FNSEA ? Est-ce plus difficile de faire entendre sa voix ?
Le rôle des uns et des autres ne change pas. Je n’ai aucune difficulté à faire valoir les dossiers agricoles auprès de Nicolas Sarkozy. Après il y a les actes. Il est encore trop tôt pour juger. Il y a de gros dossiers qui l’attendent. Je n’ai pas le droit de dire que l’Elysée n’est pas aussi ouvert qu’il ne l’était auparavant sous Jacques Chirac. Le temps me donnera la réponse.
Vous êtes à la veille d’un congrès électif où vous êtes candidat à votre succession. Vous êtes président de la FNSEA depuis mai 2001, quel bilan faites-vous de votre action ?
Mon succès est celui de l’an dernier aux élections aux chambres d’agriculture. C’est un succès qui n’est pas le seulement mien mais que je partage avec l’ensemble des collaborateurs et élus de la FNSEA. J’ai la chance de piloter une maison ouverte où le débat est libre. Il n’y pas de crise sous-jacente même si les débats sont forts. La FNSEA est une maison sereine et solide. J’ai pu créer avec tous ceux qui m’entourent une cohésion. Un regret : on pourrait faire tellement plus ! Notamment, j’aimerais qu’on soit mieux compris de l’opinion. C’est mon grand défi depuis toujours.
Je souhaiterais aussi que le rapport d’orientation sur les filières voté au congrès de Nantes soit une véritable avancée. Cela me tient par ailleurs à cœur car je suis un tenant de l’organisation des filières. Pour ma première présidence, le rapport d’orientation en 2002 était « Notre métier à un prix ». Ce sujet n’est pas démodé.
A la FNSEA, on ne se démode pas alors ?
Non à la FNSEA on ne se démode pas, on fait comme tout le monde, on mûrit tout simplement !