Louise O. Fresco, présidente de l’Université néerlandaise de Wageningen, a reçu le prix Cormenius en 2014, récompensant l’ensemble de son travail visant à rendre accessibles au grand public les travaux scientifiques, notamment dans le domaine de l’alimentation. À l’heure où l’urbanisation des populations s’accélère, l’ancienne directrice du département de la recherche au sein de la FAO (1), préconise de renouer le lien entre agriculteurs et citadins. Elle vient de publier en France le livre Hamburgers au paradis aux éditions Robert Laffont. Historique, scientifique et accessible, l’analyse de Louise O. Fresco apporte des nuances intelligentes au débat sur le défi alimentaire mondial, trop souvent caricatural.
La désertification du milieu rural est rapide et inquiétante… que faire ?
Il faut restaurer le lien entre le milieu rural et le milieu urbain. La population urbaine ne sait même plus ce qui la relie au milieu rural. On sait vaguement que l’alimentation vient de là-bas, qu’il y a des espaces verts, etc. Mais on ne connaît plus le milieu rural. Mettre en valeur les produits ruraux régionaux, c’est une bonne façon de recréer un lien avec les citadins. Il faut aussi faire sortir le citoyen urbain de son monde urbain : pas seulement pour les congés, mais aussi pour aller voir les fermes.
Vous affirmez qu’en 2050, 75 % de la population mondiale vivront en zone urbaine. En Europe, ce pourcentage atteindra 90 %. Qui va nourrir les populations ?
L’alimentation viendra du milieu rural. La grande majorité de nos calories vient de la terre. Et ce sera la terre en dehors des centres urbains. La majorité de nos calories proviendra aussi des eaux : pas seulement de la mer, mais aussi de l’aquaculture. On va produire de plus en plus de poissons. Donc c’est l’eau et la terre qui, ensemble, vont nourrir les populations urbaines.
L’agriculture urbaine est en vogue dans les grandes villes…
L’agriculture urbaine est une très bonne initiative parce qu’elle permet de faire prendre conscience aux citadins que ce n’est pas facile de produire. Mais c’est une très mauvaise idée quand on le fait seulement avec des volontaires et sur des terres souvent très polluées. Sur le plan économique, ça ne marche pas du tout. C’est d’ailleurs pour cela qu’on a besoin de volontaires. Et ce n’est certainement pas assez pour nourrir la ville.
D’un côté, le milieu rural se désertifie et de l’autre, il va devoir nourrir les villes. Comment résoudre ce paradoxe ?
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Il faut aider les jeunes qui veulent être agriculteurs, leur donner accès à des crédits. Aux Pays-Bas, pour reprendre une ferme, il faut un million d’euros. Personne n’a un million d’euros. Et les banques sont très difficiles. Il faut identifier et orienter les jeunes plus tôt, après l’école primaire, puis leur donner une formation. Aujourd’hui, on ne peut pas être agriculteur sans une formation. C’est beaucoup trop difficile. Il faut aussi leur transmettre la fierté du travail. Les agriculteurs aujourd’hui se sentent maltraités par la population urbaine. Et très souvent, plus personne ne pense à l’agriculture. Il y a trente ans, quand j’allais à l’université, les meilleurs jeunes voulaient devenir agronomes ou agriculteurs. Aujourd’hui, c’est plutôt commercial, médecin ou bien avocat. Nous devons remettre l’agriculture au centre de notre société et nous rappeler qu’il n’y a pas de civilisation sans agriculture.
Les difficultés pour renouveler les générations d’agriculteurs sont-elles un problème de pays développés ?
Non. En Chine, dans les pays africains, c’est aussi le cas. Les jeunes ne veulent plus travailler en agriculture. Il y a des pays où les deux tiers des agriculteurs ont plus de soixante ans, au Japon par exemple. Aux Etats-Unis, de plus en plus d’agriculteurs continuent de travailler âgés car ils ne trouvent pas de remplaçants.
Le défi alimentaire mondial passe donc par l’éducation…
Mais aussi par les politiques, quand on regarde le Parlement néerlandais, il y a très peu de gens qui ont un lien direct avec l’agriculture. J’entends souvent des gens dire que le budget européen pour l’agriculture ça coûte, que ça n’en vaut pas la peine. Je veux rappeler que sans l’agriculture, l’Europe ne fonctionnerait pas.
(1) Organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation