Hervé Guyomard, directeur scientifique pour l'agriculture de l'Inra, replace la crise de l'élevage française dans une perspective européenne. S'il estime la comparaison avec l'Allemagne utile, il met en garde contre la tentation de recopier le modèle allemand à l'identique.
La crise de l'élevage est-elle européenne et quels sont les pays les plus touchés ?
La crise concerne principalement les élevages de viandes bovine et porcine, et les exploitations laitières. Elle est sans doute plus aigüe en France que dans d'autres Etats membres mais nombreux sont les élevages européens en difficulté, y compris en Allemagne, pourtant souvent montrée en exemple. Dans le cas du lait, la crise est liée à la baisse en un an de 25 % du prix du lait sous le double jeu d'une surproduction dans le cadre de la fin des quotas laitiers et d'une baisse de la demande mondiale (ralentissement de la croissance économique en Chine, embargo russe). Dans le cas des viandes, la crise est plus forte dans notre pays qui souffre de handicaps structurels au niveau des exploitations et tout autant, si ce n'est plus, au niveau, de la transformation.
Au-delà de la crise économique, s'agit-il d'une crise de modèle ?
Dans notre pays comme dans de nombreux Etats membres européens, le contexte macro-économique général n'est guère favorable et il s'agit là d'un déterminant premier de la crise actuelle. Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'à l'aune d'au moins certains critères (balance commerciale, emplois), l'agriculture et l'agro-alimentaire français résistent plutôt mieux que le reste de l'industrie nationale. Mais il est clair qu'il est difficile de faire face à une situation de diminution, au mieux de stagnation, de la consommation, ce qui est le cas des produits carnés dans les pays développés et donc dans l'Union européenne. Ceci alors que les perspectives de consommation sur les marchés mondiaux sont à l'inverse, plutôt à la hausse, observation qui pose la question de la capacité des filières françaises et européennes à profiter des opportunités du marché mondial via la définition d'une stratégie active, coordonnée et mutualisée à l'exportation. Pour revenir plus précisément à votre question, plutôt que de parler de crise de modèle ou de fin de modèle, je pense que la priorité est de définir une stratégie pour l'agriculture et l'agroalimentaire français qui conjugue compétitivité et durabilité, les deux objectifs étant de même urgence et de même importance.
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Les filières françaises prennent souvent l'Allemagne pour modèle (et pour ennemi), n'est-ce pas réducteur ?
Il y a un intérêt certain à se situer relativement à l'Allemagne dans la mesure où au sein de l'Union, c'est le pays qui tire le mieux son épingle du jeu. Comprendre pourquoi il en est ainsi est essentiel. Mais ce serait une erreur de se comparer à la seule Allemagne et de reproduire telles quelles les recettes qui ont marché dans ce pays. Trois raisons à cela. La concurrence concerne aussi d'autres Etats membres, du sud de l'Europe (Espagne), du nord (Pays-Bas) comme de l'est (Pologne). La restructuration du secteur agricole et agro-alimentaire allemand a débuté au début de la décennie 2000 mais même dans ce pays, il y a des voix qui aujourd'hui remettent en cause cette évolution. Enfin, il serait plus que dangereux de recopier à l'identique, avec plus de dix ans de retard, ce qu'a fait l'Allemagne car la situation, et en particulier les attentes des consommateurs et des citoyens, ne sont plus les mêmes. En outre, essayer de rattraper le leader est toujours coûteux, d'autant plus que ledit leader continue à évoluer.
Pensez-vous la Commission européenne puisse prendre des mesures en faveur de l'élevage ?
Tout dépendra de la capacité des Etats membres à parler d'une seule voix. Il faudra, au minimum qu'il se dégage une majorité importante de pays pour demander un geste fort de la Commission en faveur de l'élevage européen. Rien n'est moins sûr cependant car les positions des différents Etats membres, et leurs intérêts, restent peu alignés. Le commissaire européen à l'agriculture, Phil Hogan, reste d'ailleurs très prudent à ce jour compte tenu de la contrainte budgétaire et aussi parce qu'il lui est difficile de remettre en cause de façon forte la nouvelle Pac qui vient juste d'entrer en application, au début de cette année 2015. Et pourtant, le levier de la Pac est un levier essentiel non pas seulement pour aider à sortir de la crise, mais aussi et peut-être surtout de façon structurelle. De façon générale, cette crise montre qu'il faut mettre en place des mesures permettant de faire face à la variabilité des prix et des revenus agricoles. Il existe dans la nouvelle Pac des dispositifs permettant de cibler cette dimension. Mais ils ne sont pas assez mobilisés ou suffisamment dotés sur le plan budgétaire. Il s'agit là de l'une des priorités à travailler pour la prochaine réforme. Notons enfin qu'alléger l'embargo russe et ses conséquences négatives dépend d'abord de la volonté du président russe qui n'a guère montré de signes encourageants en ce sens.