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Xavier Hollandts, spécialiste de la gouvernance des coopératives « Il y a un malaise d’une partie du monde agricole vis-à-vis des coops »

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« Les coopératives sont prises entre l’enclume et le marteau » Crédits : © Giovanni Cittadini Cesi

La mission d’information parlementaire sur le secteur coopératif dans le domaine agricole présentera ses conclusions le 16 février à la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale. Son rapport est très attendu. Xavier Hollandts, professeur à l’école de commerce et de management Kedge Business School et spécialiste de la stratégie et de la gouvernance des coopératives (1), revient pour Agra Presse sur les enjeux qui traversent aujourd’hui le monde coopératif. Il observe un « désinvestissement » des associés coopérateurs, alors que de grandes coopératives se lancent dans une « course » à l’international, en oubliant parfois leur ancrage territorial et l’intérêt de la base de leurs adhérents.

Vous avez été auditionné par la mission d’information parlementaire. Qu’avez-vous pensé de la réflexion menée par les députés ?

La réflexion me semblait opportune dans le contexte des lois Egalim, alors que les coopératives échappent en grande partie à leur application. Il n’y a pas eu de tabous. J’ai eu le sentiment que les députés avaient pointé les sujets importants pour l’avenir des coopératives agricoles. Avec toujours, en arrière-plan, la question de la répartition de la valeur. Nous avons évoqué la question des relations entre les adhérents et leur coopérative, de la circulation de l’information et de la transparence. Les interrogations des députés ont également porté sur les mutations du secteur et les grandes coopératives, qu’on appelle parfois les coopératives géantes : préfigurent-elles une évolution globale ou représentent-elles des cas extrêmes dans le monde coopératif ? Peut-on s’en féliciter ou doit-on, au contraire, s’en inquiéter ? Ont-elles conservé leur ADN coopératif ?

On a l’impression d’un monde coopératif à deux vitesses avec, d’un côté, des TPE/PME qui représentent plus de 90 % des coopératives et, de l’autre, des mastodontes comme InVivo qui pèse désormais près de 10 milliards de chiffre d’affaires après le rachat de Soufflet en décembre. Qu’est-ce qui explique l’émergence de ces coops géantes ?

C’est une évolution de long terme : des coopératives de type PME sont passées à une taille nationale, puis internationale, puis mondiale. Les plus grandes d’entre elles, si elles étaient cotées à la Bourse de Paris, atteindraient sans aucune difficulté le CAC 40. C’est un phénomène qu’on observe un peu partout dans le monde et pour la première fois dans l’histoire des coopératives.

Mais, il ne faut pas se méprendre, derrière un InVivo, un Sodiaal ou un Limagrain, il y a tout un maillage de coopératives de taille moyenne. Le portrait type d’une coopérative est plutôt celui d’une PME de taille locale, voire régionale. Cependant, au pays des petites et moyennes entreprises, il y a des géants qui dominent très fortement. C’est ce qu’on appelle un effet Gulliver (2). Le top 50 des coopératives françaises représente 80 % du chiffre d’affaires du monde coopératif.

La fusion des coopératives au sein de grands groupes est-elle inévitable pour rester compétitif ?

Les coopératives sont prises entre l’enclume et le marteau. La fin de la Pac historique et des quotas a entraîné une concurrence tous azimuts entre les acteurs, ce qui a conduit les coopératives à se précipiter dans une course à la taille et à se lancer sur les marchés internationaux en oubliant parfois leurs racines, leur attachement au territoire d’origine. Il y a un mimétisme très clair et un manque de créativité stratégique de certaines coops qui s’engagent dans une course à la taille sans une réflexion sur leurs ressources, leur histoire, leurs forces et leurs faiblesses. D’autres stratégies sont possibles, mais c’est parfois un message difficile à faire passer.

Le modèle coopératif est né d’un idéal de solidarité et d’équité entre les agriculteurs, avec un attachement au territoire, et à une maîtrise des outils de production. Est-ce que cela a encore du sens dans ces grands groupes ?

L’émergence de ces mastodontes explique en partie le malaise des adhérents qui perdent ce rapport très direct avec la coopérative qui était une organisation humaine, de petite taille. Les adhérents sont parfois un peu déboussolés quand le siège social est basé à Paris ou à l’autre bout de la France. Les coopératives sont des entreprises du territoire qui ont normalement un ancrage territorial fort. Il faut être très vigilant sur ce point-là. Une entreprise qui se coupe de ses racines, c’est une entreprise qui perd une partie de sa boussole. Elle ne sait pas très bien où elle va, car elle ne sait pas quels intérêts elle doit servir et à quel territoire elle est attachée. Il faut préserver au maximum le lien avec les adhérents qui sont parfois fiers d’appartenir à une coopérative. Ce sont des éléments qui n’apparaissent pas dans le bilan annuel, mais qui sont importants pour asseoir une stratégie.

L’expansion des coopératives se fait-elle nécessairement au détriment des associés initiaux ?

Il y a deux questions. D’abord, il y a une problématique de solidarité dans le temps : les investissements consentis par les adhérents au démarrage ou pour le développement de la coopérative ne sont pas forcément assumés par les nouveaux adhérents.

L’autre facette est que les adhérents d’un territoire peuvent se demander s’ils ne sont pas en train de financer, par leur activité, des investissements à l’international qui ne leur profitent pas directement. C’est ce qui s’est passé notamment chez Tereos.

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Le député Loïc Prud’homme, conseiller agriculture du candidat à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon, a déclaré à Agra Presse vouloir proposer de supprimer les avantages fiscaux des coopératives « au-delà d’un certain plafond de chiffre d’affaires ». Qu’en pensez-vous ?

C’est curieux car ils utilisent un argument qui est celui des opposants aux coopératives. Ces opposants estiment que les avantages fiscaux dont bénéficient les coops créent une concurrence déloyale envers les autres entreprises. Il faut rappeler pourquoi ces avantages existent depuis la loi de 1947 : c’est la contrepartie de l’interdiction pour les coops d’accéder aux marchés (boursiers, ndlr) et, donc, à des sources de financements importantes. Elles sont contraintes d’épargner plus fortement que d’autres entreprises.

On peut aussi entendre dans cette proposition que les grandes coopératives ne sont aujourd’hui « coopératives » que pour une petite partie de leur activité. Dans certains grands groupes coopératifs français, la partie « coopérative » ne compte que pour 5 ou 10 % de l’activité totale. C’est un sujet qui a été mis sur la table par la mission d’information : qu’est-ce qu’une coopérative en 2022 ? On pourrait réfléchir à un mécanisme qui permet de dire si une coopérative est toujours une coopérative quand son activité est ultra-minoritaire sur l’ensemble de son chiffre d’affaires.

Quelles seraient, selon vous, les évolutions nécessaires dans la réglementation des coopératives ?

L’ensemble du cadre réglementaire coopératif est intéressant. Maintenant, il y a un malaise paysan chez certains adhérents et dans certaines coops. Il y a des coops qui fonctionnent très bien, qui ont de bonnes relations avec leurs adhérents, qui se positionnent sur les bons marchés en ayant en tête l’intérêt de leurs adhérents. Et, il y a des coopératives qui ne font pas leur job. Il faut, à mon sens, une autorité de régulation forte avec un pouvoir de sanction renforcé, que ce soit le HCCA [Haut Conseil de la Coopération Agricole, ndlr] ou une autre institution. Il y a aussi la question de la rémunération et de la répartition de la valeur : les coops doivent être les plus transparentes possible sur les formules de prix, les parts sociales et les possibilités d’entrée et de sortie. Quand un adhérent est incapable de comprendre une formule de prix ou ses conséquences, c’est qu’il y a un problème. Il faut restructurer les relations entre les adhérents et les coops.

Un autre sujet régulièrement mis en avant est celui de la montée en compétence des administrateurs. Appartenir au conseil d’administration d’une entreprise équivalente au CAC 40, c’est presque un métier. Certains agriculteurs ont réussi à faire cette montée en compétences mais, pour d’autres, c’est plus compliqué.

Dans un récent baromètre commandé par la Coopération agricole, 80 % des associés coopérateurs interrogés ont déclaré avoir confiance en leur coop. Ça ne donne pas l’impression d’une défiance largement partagée chez les adhérents…

Je ne remets pas en question la méthodologie du sondage, mais les résultats d’une étude peuvent varier en fonction de la façon dont on pose une question ou de l’échantillon consulté. Je suis étonné de ce résultat, ce n’est pas ma perception sur le terrain après avoir étudié 30 à 40 coopératives en France et à l’étranger. Qu’on le veuille ou non, il y a un malaise d’une partie du monde agricole vis-à-vis des coopératives. Dans les assemblées de section, les associés sont contents quand ils atteignent 10 ou 20 % de participation, alors que ces assemblées sont les unités de base des coopératives ! La plupart des adhérents sont désabusés, voire aigris, du fonctionnement des coopératives. On observe un désinvestissement, un comportement de retrait. Le monde coopératif, de manière générale, a tendance à se voiler la face sur ces sujets. Il faut regarder les problèmes en face et faire attention à ce que les dérives et les comportements de certains acteurs ne sapent pas le modèle coopératif qui, encore une fois, est intéressant.

« Il faut préserver au maximum le lien avec les adhérents »

« La plupart des adhérents sont désabusés, voire aigris »

Moins de coopératives agricoles, plus de chiffre d’affaires

Alors même que le chiffre d’affaires des coopératives agricoles augmente, leur nombre diminue, apprend-on dans le panorama des entreprises coopératives 2022 de l’organisation Coop FR. En 2019, le chiffre d’affaires des coopératives a représenté 86,6 Mrd€, auxquels s’ajoutent les 600 M des coopératives d’utilisation du matériel agricole (CUMA). Une hausse de 2,6 % par rapport à 2018. Or, entre 2018 et 2020, le nombre de coopératives a baissé de 8,3 % et celui des CUMA de 2 %. L’emploi salarié a, lui, diminué de 5,3 %. Des évolutions « portées par les grands groupes coopératifs » qui résultent d’un « important phénomène de concentration d’activités par fusions inter-coopératives ». Coop FR recense 36 opérations de fusion entre coopératives agricoles en 2019 et 34 sur la période 2020-2021. « En se regroupant, les coopératives recherchent un effet de taille pour massifier leur offre ou acquérir une efficacité logistique et commerciale dans un contexte très concurrentiel et de plus en plus tendu par les incertitudes économiques (prix du carburant, des matières premières) et climatiques », observe l’organisation.