« Il y a un vrai souci pour les PME quant à leur financement », prévient Hervé Lecesne, patron de l'entreprise Nactis Flavours et président d'Agrofood, l'association des ingénieurs agro présents dans l'agroalimentaire. Tandis que le système bancaire se voit gêné par les ratios prudentiels qui lui sont imposés, de nouveaux outils et de nouveaux acteurs apparaissent. Mais ils sont plus souvent adaptés aux entreprises d'une certaine taille qu'aux PME, regrette Hervé Lecesne.
Quel est le sens de la participation d'Agrofood, l'association des Agro dans l'industrie agroalimentaire, au colloque Agrofinance sur le financement de l'industrie agroalimentaire ?
Même si on reste fondamentalement des ingénieurs, on a toujours besoin de financer nos projets. Ce qui fait de cette dimension un élément très fort de nos activités. Beaucoup d'agro trouvent d'ailleurs des postes intéressants dans les sociétés d'investissement ou les banques, les sociétés de capital-risque. Elles cherchent en effet des compétences industrielles, voire techniques et pas seulement financières. Les financiers savent qu'il y a une spécificité de l'agroalimentaire. C'est un secteur suffisamment important en taille et en nombre d'entreprises pour y dédier des équipes spécialisées. Les marchés sont assez complexes et demandent une connaissance spécifique du secteur, de ses process, de l'environnement amont-aval, des matières premières et de toute la chaîne de valeur.
Y a-t-il un vrai problème de financement de l'industrie agroalimentaire ?
Il y a un vrai souci pour les PME quant à leur financement. D'une part, les banques sont de plus en plus souvent contraintes par des ratios qui impliquent pour elles une part croissante de fonds propres par rapport à leurs engagements. D'autre part, il y a un certain attentisme par rapport à la conjoncture actuelle qui n'est pas propice à la prise de risque d'une manière générale. Les banques se précipitent sur les très bons dossiers dont les entreprises, d'ailleurs, peuvent davantage s'autofinancer, et sont attentistes sur la majorité des PME dont les situations sont souvent moyennes, pour ne pas dire difficiles. À cela s'ajoute le fait que les taux d'intérêt sont très faibles donc les marges des banques sont également faibles. Du coup, le risque PME n'est pas suffisamment rémunéré pour une banque.
Et pourtant des taux d'intérêt faibles devraient rendre le financement classique plus facile ?
C'est cela qui est paradoxal. Il y a des liquidités, les taux d'intérêt sont faibles mais les entreprises ont du mal à se financer auprès des banques ! D'où la nécessité de trouver également d'autres sources de financement, comme les EuroPP, la Bourse, les obligations convertibles, le capital investissement, etc. Ce à quoi s'ajoutent des garanties qui peuvent être apportées par des institutions comme la BPI.
En majorité constituées de PME, les entreprises de ce secteur sont-elles bien armées pour s'adresser à des financiers autres que les banques de réseaux classiques ?
Je ne pense pas. Beaucoup de chefs d'entreprise n'ont pas le temps de connaître toute la palette d'outils financiers qui sont mis à leur disposition. Ils sont souvent en dialogue unique avec leur banquier. On voit souvent des PME de plusieurs dizaines de millions d'euros de chiffre d'affaires qui n'ont qu'une seule banque. Ce qui n'est même pas forcément une bonne chose pour le banquier qui aimerait bien partager le risque.
Il y a sans doute aussi une question de culture…
C'est probable. Et puis, ces dirigeants sont la plupart du temps en province et n'ont pas le temps de venir à des réunions sur les questions financières qui sont la plupart du temps à Paris. Quant aux financiers, ils sont essentiellement Parisiens et ne repèrent pas très bien les entreprises de province. Par contre, la force d'une institution comme BPI est d'avoir des relais en région avec le réseau d'Oséo par exemple.
La question financière ne va-t-elle pas accélérer la restructuration et la concentration de ce secteur ?
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Certainement. La dispersion est encore forte. Voyez un secteur comme la salaison, encore composé de 300 entreprises, des PME qui se battent à coups de centimes sur les marques de distributeurs. Quand Leclerc ou Carrefour fait un appel d'offre, il y a au moins quinze entreprises qui sont capables de répondre. La concurrence est redoutable. On n'a pas suffisamment, en France, dans l'agroalimentaire, d'entreprises de taille intermédiaire. Alors qu'il y en a davantage en Allemagne et en Italie.
Ces nouveaux vecteurs de financement, est-il facile de les mobiliser aujourd'hui ?
Pas suffisamment. Il y a d'abord un problème d'information des entreprises pour les connaître. Et puis il y a un problème de taille. Les placements obligataires ne peuvent être réalisés que pour au moins 20 à 30 millions. La Bourse, si on ne réalise pas au moins 50 millions d'euros de CA, on n'intéresse personne. Quand Naturex s'est introduit en Bourse, il réalisait moins de 10 millions d'euros de CA. Aujourd'hui, ce ne serait plus possible. Si vous voulez aller vous faire coter sur Euronext on vous demande la même chose en termes d'informations, que vous soyez une PME ou de la taille des entreprises du Cac 40. C'est invraisemblable ! Aujourd'hui, une introduction en bourse coûte entre 300 000 et 500 000 euros. Il faut avoir une certaine taille pour y accéder. Et pourtant, la Bourse peut résoudre beaucoup de problème de pérennité d'entreprise, de liquidité, de visibilité, vis-à-vis de ses clients et fournisseurs et vis-à-vis de l'étranger.
La Bourse demande une réelle transparence des comptes de l'entreprise…
Oui. Mais si vous travaillez avec les grandes surfaces, vous êtes également astreint à cette transparence. Les grandes enseignes vous demandent vos bilans, se renseignent et savent très bien quelles marges font leurs fournisseurs.
Parmi tous les nouveaux outils financiers qui se créent ou se développent, quels sont le ou les plus intéressants ?
Les Euro PP sont indéniablement un produit intéressant. Ce sont des quasi fonds propres, à long terme, par exemple 7 ans, avec des taux d'intérêt raisonnables. Ce n'est pas amortissable, le capital est remboursé en fin de cycle. L'emprunt obligataire est souvent aussi la base de produits qui peuvent être plus adaptés. Il y a des fonds qui lancent un emprunt obligataire, de 150 millions par exemple, et qui ensuite le découpent en tranche pour les proposer à des entreprises pour des montants qui vont de quelques centaines de milliers d'euros à plusieurs millions. Il y a un foisonnement d'autres types de d'investisseurs. Par exemple les fonds qui se créent en récoltant des participations de personnes soumises à l'ISF et qui se voient défiscalisées quand elles investissent dans des entreprises en création.
Ce n'est pas la créativité qui manque pour financer un secteur comme l'agroalimentaire. C'est l'information des entreprises. D'où l'intérêt d'un colloque comme Agro-finance.
Nactis Flavours dont Hervé Lecesne est le p.-d.g. est une des entreprises spécialistes des arômes et ingrédients alimentaires. Avec 40 millions d'euros environ de chiffre d'affaires dont 25% à l'international, l'entreprise vise un CA de 80 millions d'euros et 50% à l'international. Elle compte 200 personnes dont 175 en France. Dans une précédente interview à Agra Alimentation (4 juillet 2013), Hervé Lecesne indiquait qu'il préparait une levée de fonds. Naxicap et Unigrains étant entrés au capital de Nactis en 2007 à hauteur de 18% et 13%, « nous devons assurer leur liquidité au plus tard fin 2015 », expliquait Hervé Lecesne. « Nous réfléchissons à différents montages et finalisons les chiffrages de cette opération », précisait-il. Hervé Lecesne n'exclut pas, à moyen terme, une entrée en Bourse de son entreprise.
Les ingénieurs agronomes du Groupe Agrofood et Agra Alimentation organisent le 25 novembre 2014 à Paris la 11e édition du colloque biennal Agrofinance. Dans un contexte mondial en pleine évolution, les Industries agroalimentaires gardent leurs atouts pour assurer un développement pérenne. L'agroalimentaire français, 1er employeur et 1er exportateur de France, compte des leaders mondiaux dans des domaines stratégiques tout autant que des PME qui ne demandent qu'à se développer. Face aux besoins de l'industrie agroalimentaire française, de nouveaux modes de financement se mettent en place. Le rendez-vous Agrofinance aura lieu sur le thème : « La créativité au service du financement de l'agroalimentaire ». Figurent déjà parmi les participants aux tables rondes : Olivier Casanova (DAF Tereos) ; Hervé Lecesne (Nactis Flavours) ; Didier Boudy (Européenne des Desserts) ; J. Ph. Girard (Ania, Eurogerm) ; Ph. Du Mesnil (Ceva) ; Fatine Layt (Oddo) ; Thierry Simon (CACIB) ; Jean-Philippe Puig (Sofiprotéol) ; Bert Van de Vaart (SEAF). Christophe Tournier directeur executif de CMCIC Capital Finance ; Thierry Goubault (p.-d.g. Charles et Alice).
Information et inscription : www.agrofinance.fr