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Relations industrie commerce Impressions mitigées pour un texte raboté

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Un accord portant sur une baisse des prix de 2 %, partagée à part égale entre industriels et consommateurs, a été signé le 17 juin. Le compromis semble satisfaire les deux parties, mais les économistes et associations de consommateurs sont sceptiques sur ses répercussions sur le porte-monnaie des Français. En fait, le texte signé semble être davantage le départ d’un processus qu’un aboutissement en soi.

Le ministre des Finances Nicolas Sarkozy a donc arraché un accord aux distributeurs et aux industriels pour qu’ils baissent de 2 % les prix des produits de grandes marques en septembre, une ambition rabotée par rapport aux 5 % initialement prévus, renvoyant à plus tard les points les plus litigieux. Au début du mois, le ministre des Finances s’était emparé du sujet des prix dans la grande distribution jugés trop élevés et avait donné quinze jours aux professionnels pour convenir d’une baisse de 5 % d’ici 2005. Le but ? Soutenir la consommation et, in fine, la croissance. Même s’il ne s’agit que d’un objectif limité, c’est la première fois que la grande distribution et ses fournisseurs, en conflit depuis des années, signent un accord pour une baisse chiffrée et conjointe de leurs prix. La diminution de 2 % en septembre devra être financée de manière égale par les deux parties, les industriels réduisant de 1 % leurs tarifs et les distributeurs réduisant de 1 % leurs marges. « Chacun a accepté de faire un pas vers l’autre dans l’intérêt général », a déclaré le ministre à l’issue de la réunion. Point de contentieux entre eux, les agrandissements de grandes surfaces ne seront pas facilités comme Nicolas Sarkozy l’avait proposé, mais les produits des PME devraient obtenir plus de place dans les linéaires même si les accords de gamme (par lesquels les grandes marques imposent tout leur assortiment) ne seront interdits que pour des produits « non significatifs », une définition qui gagnerait à être plus précise.

Un bilan en novembre

Pour vérifier que cette baisse sera effective, le compromis prévoit la mise en place d’une commission d’experts « chargée de faire le bilan de la législation existante et de proposer des mesures appropriées pour faciliter les relations entre les fournisseurs et les distributeurs ». Elle pourrait se prononcer dès octobre, le ministre ayant donné rendez-vous aux signataires en novembre pour un bilan. Les distributeurs, globalement satisfaits, ont expliqué qu’ils pourraient choisir de faire des promotions sur certains produits ciblés, allant jusqu’à –10 %, voire –20 %. Le p.-d.g. du groupe Carrefour, Daniel Bernard, a déclaré que son enseigne financerait cette mesure en puisant dans les 300 millions d’euros qu’elle avait déjà budgétés pour ses promotions 2004. La différence est que certaines promotions seront désormais ré-allouées à des produits de grandes marques, a-t-il expliqué à l’issue de la table ronde à Bercy. « L’important était de démarrer un processus » – une phrase maintes fois entendue à Bercy ce jour-là –, a-t-il ajouté. L’accord signé le 17 juin prévoit aussi un gel en 2004, puis une baisse en 2005 d’un point des marges arrière (de 32 % en moyenne). L’impression des industriels à l’issue de la réunion était plutôt bonne. « C’est vraiment bien car l’accord, d’une part, stoppe la hausse lancinante des marges arrière qui augmentaient sans arrêt depuis 10 ans et, d’autre part, tempère la hausse des prix des industriels qui augmentaient de façon inconsidérée », a déclaré Dominique de Gramont, délégué général de l’Ilec. Jusqu’à la veille de la signature, l’Ilec hésitait à signer l’accord souhaité par Nicolas Sarkozy.

L’Ania se félicite de la baisse des marges arrière

L’Association nationale des industries agroalimentaires (Ania), qui représentait l’ensemble des industriels de l’alimentaire à la table des négociations, estime que l’accord conclu avec les distributeurs se traduira par une baisse de 2 points des marges arrière versées aux distributeurs et de 1 % des tarifs des industriels. « Les industriels veilleront à la stricte application de cet engagement, en particulier sur le processus de réduction des marges arrière», a indiqué Victor Scherrer, son président. Nestlé France s’est « félicité » de l’accord « qui crée une nouvelle dynamique même si tout n’a pas été réglé aujourd’hui, notamment sur les marges arrière », a déclaré Eric-Marie Boulet, directeur des relations extérieures. Il a ajouté que son groupe allait travailler en interne et avec ses clients pour être prêt en septembre car l’adaptation nécessaire aux accords conclus pour 2004 doit être étudiée par les juristes. Le choix des produits dont le prix va baisser devrait s’effectuer selon un principe simple, explique Benoît Cornu, à la communication de Casino. Pour un produit comme Actimel, pour lequel la demande est forte, baisser les prix n’est pas utile. En revanche, la baisse du prix d’un pack de huit yaourts nature intéresse plus fortement les ménages. Preuve que les volumes supplémentaires vendus ont été présentés comme l’avantage principal de cette baisse.

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Les consommateurs grands gagnants ?

Associés à la table ronde, les consommateurs ont pour la première fois eu leur mot à dire dans les négociations entre industriels et distributeurs. Pourtant, premier à avoir quitté la réunion, Alain Bazot, président de l’UFC-Que choisir, a décidé de ne pas signer l’accord. C’est qu’il juge les 2 % de baisse « dérisoires au vu de l’augmentation récente des prix, de près de 10 % ». La Confédération de la consommation, du logement et du cadre de vie (CLCV) a elle signé l’accord. Pour elle, la baisse est limitée mais le texte signé contient «plusieurs points positifs», dont la création d’un indicateur de mesure des prix qu’elle souhaitait. Un observatoire des prix géré à parité entre industriels et distributeurs sera en effet mis en place pour vérifier ces engagements et l’INSEE publiera chaque mois un indice des prix des biens de consommation dans la distribution.

Loin de la bonne humeur qui régnait à la sortie des négociations à Bercy, des économistes ont tiré un bilan peu glorieux de ce compromis. Ils s’accordent pour le trouver peu utile. C’est « une initiative bizarre et incompréhensible », a déclaré à l’AFP l’économiste Henri Sterdyniak, de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Au niveau économique, « cela risque d’être fictif, car comment faire en sorte que des prix qui varient tout le temps, comme les produits alimentaires ou industriels, baissent de 2% ? Qui va payer, et comment va-t-on pouvoir le mesurer ? Au final, il ne devrait pas y avoir de baisse de prix », estime-t-il. « Cela aura au mieux un effet marginal sur la consommation, et l’impact sera difficile à quantifier », estime quant à lui Nicolas Claquin, économiste au CCF. Pour ce dernier, si les prix baissent effectivement de 2 % dans la grande distribution, cela se traduira « au maximum par une baisse de 0,3 % de l’indice général des prix ». « C’est plus symbolique qu’autre chose, et cela ne va pas modifier le pouvoir d’achat des Français », ajoute-t-il.

Quelques résidus de méfiance

On ne vient pas facilement à bout d’années de rapports de force. Derrière le discours satisfait de toutes les parties pointe une interrogation : qui va réellement financer cette baisse ? « De toutes façons, c’est toujours nous qui payons », résume un industriel. Pourtant l’accord, à la demande des industriels sans doute, précise que les distributeurs ne doivent pas tenter de récupérer leurs marges sur d’autres formes de ristournes ou via les exigences de leurs centrales d’achat à l’étranger. Mais où les distributeurs iront-ils chercher cette baisse ? Vont-ils rogner sur leurs marges ? Sont-ils tous convaincus de ce que répétaient à l’issue de la réunion plusieurs d’entre eux, à savoir que la baisse des prix induira une baisse du chiffre d’affaires, très vite compensée par les hausses de volumes ? Tous se donnent rendez-vous au mois de novembre pour voir si l’application du texte pose problème et pour revoir les points de négociation qui ont été abandonnés.