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Tribune libre « Je suis en proie au doute »

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En introduisant le symposium de l’IFN, le 8 novembre, son président Jean-Paul Laplace n’a pas mâché ses mots sur les dérives que le règlement européen sur les allégations semble provoquer. Nous publions l’essentiel de ses propos pour aider à la compréhension d’un dossier aussi important que confus.

L’objectif pour le législateur était de purger le marché de toutes sortes d’affirmations farfelues et d’offrir de nouvelles opportunités en santé. Tout cela serait resté crédible pour les consommateurs, assurés de n’être plus sollicités que par des allégations fondées et honnêtes.

Dérives

Malheureusement, ce projet légitime et clair est devenu une « usine à gaz » par l’un de ces amalgames hâtifs dont notre société a le secret. Impressionnés par le rapport de l’OMS sur la nutrition et les maladies chroniques, les rédacteurs du projet de règlement ont-ils été influencés par d’autres préoccupations en arrière-plan telles que la révision de la réglementation sur l’étiquetage, une volonté de prise de pouvoir de la santé publique sur les comportements individuels, ou la prétention d’optimiser l’alimentation par la seule vertu d’une approche réglementaire ? Peu importe ; le fait est que la notion de « Profil nutritionnel », notion vide de sens en l’absence de définition réglementaire ou consensuelle, a été introduite dans le règlement européen 1924/2006 en son article 4. Nous sommes donc confrontés à un règlement entré en application au 1er juillet 2007, et dont un élément clé n’est pas défini. Car c’est bien la pièce essentielle qui manque : le ou les critères d’éligibilité ouvrant droit à porter une allégation.

(…) La tâche est apparue particulièrement ardue, et l’IFN a décidé de joindre ses efforts à ceux des diverses institutions confrontées à cette tâche consistant à donner un contenu à la notion de profil nutritionnel.

Compétences industrielles et académiques réunies

(…)

Lorsque quelques grands scientifiques fondèrent l’IFN en 1974 avec le soutien de l’industrie alimentaire, l’objectif était d’améliorer la qualité des aliments au bénéfice des consommateurs. Ce progrès est évidemment devenu ensuite un avantage concurrentiel et certains esprits mal intentionnés ne veulent voir aujourd’hui que ce second aspect. La situation se renouvelle aujourd’hui : les allégations nutritionnelles et de santé sont susceptibles de procurer à terme des avantages concurrentiels, mais à la condition qu’elles répondent d’abord à une totale rigueur scientifique susceptible d’inspirer dans la durée une réelle confiance aux consommateurs. Et lorsque je parle ici de rigueur scientifique, c’est de sciences physiologiques que je veux parler et non de sciences économiques.

Des attentes et des craintes

Les attentes sont bien sûr celles définies à l’article 1 du règlement, à savoir :

« Garantir le fonctionnement efficace du marché intérieur ». Oui il faut assurer une concurrence loyale et permettre la libre circulation, tout cela est du commerce, Oui l’industrie a besoin de garder une capacité d’innovation pour développer des produits aux qualités spécifiques bien établies.

« Assurer un niveau élevé de protection des consommateurs » ; tel est bien le sens de l’exigence de ne promouvoir que des allégations scientifiquement fondées.

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Mais pour que le système proposé soit crédible, il doit rester compréhensible pour les consommateurs et il ne doit pas être suspect d’autres utilisations.

Mes craintes sont aujourd’hui principalement liées à la difficulté de la tâche imposée un peu vite par le législateur, et à la pollution du débat par diverses arrière-pensées. Je redis ma défiance profonde à l’égard de cette tentation de la santé publique de manipuler les comportements au nom de théories incertaines, et je redis avec force mon rejet à l’égard de cette prétention d’optimiser l’alimentation par l’encadrement qualitatif des aliments, comme à l’égard de cette tendance résultante à classer de fait les aliments en bons et mauvais, et in fine peut-être à en faire le principe de base d’une taxation.

Toutes ces idées qui traînent relèvent d’un fâcheux mélange des genres.

Ne pas en faire un outil d’étiquetage

J’engage donc chacun à ne faire du profil nutritionnel qu’un strict instrument d’attribution ou non de l’autorisation à porter une allégation nutritionnelle ou de santé. Cela ne peut pas devenir un outil d’étiquetage, encore moins l’instrument d’une anti-éducation alimentaire. Il ne doit pas concourir à favoriser la médicalisation outrancière de l’alimentation ni laisser croire que la qualité n’existait pas avant les allégations ; bien au contraire il doit préserver la qualité ancestrale de nos aliments.

Je ne conçois pour l’heure des allégations qu’en nombre extrêmement restreint et pour des populations et usages bien ciblés, faute de quoi les allégations ne feront qu’ajouter à la confusion déjà bien grande pour les malheureux consommateurs confrontés à des flots de promesses publicitaires et de menaces proférées par une santé publique qui oublie l’essentiel : l’importance de la quiétude.

En d’autres termes, s’il apparaît qu’il n’est pas possible de faire un système satisfaisant strictement à l’objectif initial, non asservi à d’autres intérêts ou compromis, le législateur s’honorerait de faire marche arrière.

Je doute, c’est la qualité première d’un scientifique, attentif en ce qui me concerne à la fonctionnalité des aliments en général : pour moi la poire que je cueille sur l’arbre mérite une allégation, la pièce de viande que pare le boucher en est digne, et ce bol de lait cru tout juste trait lui aussi a d’immenses qualités. Est-ce la « menace » d’un retournement vers le Bio ? non pas qu’il soit nutritionnellement meilleur mais parce que c’est simple, parce que vous n’avez pas encore imaginé de mettre des étiquettes sur mes patates, parce que le mot-clé « Bio » tient lieu d’allégation suprême dans la tête des consommateurs. Alors peut-être prendrez vous conscience que l’aliment sur-travaillé, sur-étiqueté, sur-médicalisé est devenu indigeste pour nos têtes.

* Institut français pour la nutrition