Jean Bizet, sénateur de la Manche, président de la commission des Affaires européennes, organisateur avec Gérard Larcher, président du Sénat et Jean-Claude Lenoir, président de la commission des Affaires économiques, de la Conférence agricole au Sénat le 16 juillet, revient sur les problématiques de la crise actuelle vécue par les filières d'élevage. Régionalisation des productions, réforme de la Pac, système assurantiel… il prône « le dépassement des clivages ».
Le 17 juin, distributeurs et transformateurs s'étaient engagés à rehausser les prix payés aux éleveurs devant le ministre de l'Agriculture. Ces engagements n'ont pas été tenus. Se sont-ils justifiés ? Ont-ils renouvelé ces engagements ?
Ces engagements, ils considèrent qu'ils n'avaient pas de date pour les tenir et qu'au fond, ils les respectent puisqu'une tendance à la hausse des cours est observée. Michel Edouard Leclerc a cependant bien spécifié qu'« acheter c'est bien. Mais il faut également pouvoir vendre ! Et les volumes achetés ne sont pas toujours au rendez-vous ». De plus, le marché du lait est désormais mondial. C'est une donnée que beaucoup ne veulent pas prendre en compte ! La distribution achète son lait à la transformation sur la base d'un contrat établi à partir d'un tarif de 340€/1000l au producteur. Thierry Roquefeuil, président de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL), pointe donc du doigt la différence avec le prix réellement payé au producteur (300€/1000l) par la transformation. Mais, il faut savoir que la transformation achète 50% de son lait à l'étranger, à 270€/1000l, et le revend 300€/1000l à la distribution…
Dans quelle mesure pensez-vous que le Sénat aura plus de poids que le ministre pour faire respecter ces engagements ?
Nous, au Sénat, nous ne faisons pas de politique... Nous faisons plutôt de l'économie et de la prospective. L'Assemblée nationale est plutôt une chambre de l'émotion. Le Sénat est bien une chambre de la réflexion. Cela dit, Stéphane Le Foll n'a pas tort en disant aux distributeurs et aux transformateurs d'arrêter de « jouer perso ». Il faut avoir également le courage de dire que l'ère des subventions, c'est fini ! Tout simplement parce que pour faire une politique agricole commune (Pac), il faut un accord commun à 28 et que les autres États membres ne veulent pas augmenter la part des subventions. La Pac est bien arrivée au bout de l'exercice ! Il ne faut pas hésiter à s'inspirer de la politique assurantielle des USA. Il faut également revoir les fondements de la Loi de modernisation de l'économie (LME) qui nous a amenés à cette guerre des prix. Qu'y-a-t-il après le prix bas, à part de la désespérance ?! Il faut donc trouver, comme le dit Thomas Die-mer, président des Jeunes agriculteurs, le juste prix !
Pourquoi les industriels de la production laitière ne sont-ils pas venus ?
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Ils sont prêts à venir. Ils sont derrière la porte. Ils veulent avoir l'assurance que les coopératives les suivent. Philippe Mangin était présent pour Coop de France, mais pas la Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL) !
Le gouvernement, malgré sa bonne volonté affichée, manque de moyens juridiques pour pouvoir forcer les transformateurs et distributeurs à améliorer les prix payés aux éleveurs. Qu'est-ce que le législateur peut faire pour lui donner davantage de moyens juridiques ?
La solution ne passera pas par la législation, mais par une logique de filière et de contractualisation au sein de ces mêmes filières. Cela veut dire que chacun doit faire un effort. Si les responsables des filières ne sont pas capables de faire un effort pour s'entendre, alors je désespère de l'agriculture. Comme l'a bien précisé Stéphane Le Foll, la faute est collective. C'est collectivement que nous en sommes arrivés là. Chacun porte sa part de responsabilité. Il faut aussi avoir le courage politique de dire que la solution pour l'avenir de ces filières d'élevage passera par une régionalisation des productions pour rester compétitif par rapport à nos voisins. Dans le prix du litre de lait, ce qui coûte le plus cher, c'est le prix du litre d'essence ! La France restera un grand pays laitier si l'on concentre la production laitière dans les zones pertinentes pour cela ! Ce qui ne signifie pas un vide agricole ailleurs, mais bien remettre une autre production plus adaptée à la place. Il s'agit de l'approche économique. C'est politiquement la plus difficile à mettre en œuvre… Nous sommes à l'heure des choix.
Comment pourrait-on mettre en place pour le long terme un mode de fonctionnement qui éviterait ces crises à répétition ?
Contractualisation, système assurantiel, politique d'aide alimentaire, régionalisation des productions… sont les maîtres mots pour sortir de la crise actuelle. Si nous ne bâtissons pas tout cela, nous aurons toujours une crise de retard ! Je pense qu'il faut revoir la Pac dès 2016 au regard de l'esprit du Farm-Bill, c'est à dire sous l'angle assurantiel et y ajouter une politique d'aide alimentaire qui donnerait à l'Europe, cet image humaniste qu'elle a perdu. C'est vrai qu'en cette période de plein débat sur le dossier grec, l'orthodoxie budgétaire ne fait pas rêver ! Elle a eu au moins le mérite d'assurer la fin de mois des Etats européens en dérive. Elle doit aussi pouvoir assurer l'aide alimentaire à l'adresse des peuples les fragiles. Et puis n'oublions pas que derrière l'agriculture française, il y a beaucoup d'innovations. N'ayons donc pas l'agriculture honteuse et n'ayons pas peur du regard des environnementalistes.