Un an après son arrivée à la tête de l'Ania, Jean-Philippe Girard fait le point sur les dossiers de la rentrée. De l'évolution des relations avec la grande distribution, au développement de l'export, en passant par l'étiquetage et la prévention nutritionnelle, ce dernier nous livre les positions de l'Ania. .
Vous êtes depuis juin 2013 à la tête de l'Ania. Quel premier bilan en tirez-vous ?
Je connaissais bien l'Ania pour y avoir été administrateur depuis plus de 10 ans, il est vrai que de l'intérieur, les responsabilités ne sont pas exactement les mêmes, compte tenu des enjeux et des défis qui sont ceux de l'industrie alimentaire. Venant de la filière céréales, j'ai découvert d'autres métiers, d'autres terroirs, qui mériteraient d'être promus ou simplement reconnus, mais j'ai surtout découvert une industrie en mouvement. Les entreprises sont dans la créativité, l'amélioration, la diversité de l'offre. Je ne connais pas une entreprise qui n'innove pas. Le premier point qui me paraît important de souligner porte sur la diversité de notre industrie alimentaire, qui est un pilier de l'économie française, avec 11 800 entreprises de toutes les tailles, sur tous les territoires, dans tous les métiers. Le deuxième point est la force de notre industrie alimentaire qui pèse plus de 160 milliards d'euros, et son énorme potentiel à l'exportation. Nous avons des savoir-faire qui méritent de passer les frontières. Je suis fière de cette industrie, responsable et ambitieuse.
Les négociations avec la grande distribution font partie des grands dossiers de la rentrée. Avez-vous une idée du calendrier ?
Après notre rendez-vous du 17 juillet dernier, Arnaud Montebourg devait rendre compte des contrôles effectués sur le terrain. L'été se termine sans annonce, mais mieux vaut attendre 15 jours supplémentaires pour clarifier et préciser les choses. Ce qui se passe aujourd'hui avec la grande distribution n'est pas anodin. Nous (1) avons demandé un nouveau rendez-vous à Bercy en septembre au plus tard, afin de poursuivre les discussions. Nous ne pouvons pas rester sur cette guerre des prix avec la grande distribution, c'est impossible. Et je crois qu'aujourd'hui, nous disposons de tous les éléments pour construire une autre relation, y compris avec l'amont agricole et pas uniquement avec la distribution. Il n'est pas normal aujourd'hui qu'un agriculteur n'arrive pas à vivre de son travail et il n'est pas normal qu'une entreprise du secteur alimentaire par jour mette la clé sous la porte.
Avant l'été, l'Ania évoquait 15 000 à 20 000 emplois menacés en France, si la guerre des prix avec la grande distribution se poursuivait. Les choses ont-elles évolué ?
Rien n'a changé. Le rythme est le même qu'avant l'été. Et je le dis et je le répète : le prix le plus bas, n'est pas le plus juste ! Pour le consommateur aussi, tout ça n'est pas bon, parce que cela entraîne des dépôts de bilan et du chômage, et que ça n'est pas terminé. Ce qui se passe aujourd'hui dans l'alimentaire, aura lieu demain dans la distribution. Personne n'en sortira gagnant, c'est malsain. Nous devons mettre toute notre énergie dès maintenant pour changer nos relations avec la grande distribution qui ne doivent pas uniquement reposer sur la menace et le prix. Et si j'avais un message à adresser au consommateur, je lui recommanderais de se méfier du prix le plus bas. En dessous d'un certain prix, il est impossible de garantir la qualité, la sécurité, la traçabilité et la diversité. Les matières premières ont un prix, les coûts de transformation aussi. Et un industriel n'a pas intérêt à surfacturer, à moins de se condamner. Donc encore une fois, il faut un juste prix !
Pendant l'été, dans quelles directions l'Ania a-t-elle avancé ?
Nous avons travaillé sur des propositions et notre constat est qu'il n'y a pas beaucoup d'alternatives : il faut construire un autre mode de relations pour remettre notre filière et nos industries dans le bon sens. Et pourquoi ne pas changer le cadre législatif, si les négociations avec la distribution n'aboutissent pas ? La dernière loi de modernisation de l'économie va dans le bon sens, mais elle n'est pas suffisante. La loi LME a rendu la guerre des prix légale. C'est-à-dire que tout le monde fait ce qu'il veut, et en gros c'est à qui fera le prix le plus bas. Nous n'allons pas dans le bon sens de l'histoire. Je suis d'accord, il faut être attentif au pouvoir d'achat des consommateurs, à l'inflation, mais, bientôt nous basculerons de consommateur, à chômeur. Nous devons tous réagir et changer les choses progressivement, intelligemment, de manière constructive pour inverser le mouvement.
'(1) L'Ania est solidaire dans ce dossier de Coop de France et la FNSEA
Quelle est votre première réaction à la nomination du nouveau gouvernement ?
Nous abordons la rentrée sans aucune visibilité, mais les premiers messages sont bons. Ce qui est important, c'est de donner des perspectives aux entreprises et du travail à ceux qui n'en ont pas. Les déclarations de Manuel Valls à l'Université du Medef, sur les entreprises, vont dans le bon sens, mais maintenant il faut des actes. Nous avons besoin d'écoute, de flexibilité, de quelqu'un qui croit en nous. C'est de la force de l'activité économique des entreprises que la France va se redresser. Nous avons une grande chance dans l'agroalimentaire, je l'ai d'ailleurs dit à Stéphane Le Foll, à savoir que dans les années difficiles les patrons courbent le dos et se battent et dans les bonnes années, ils investissent et répondent présent.
La perte de Guillaume Garrot a-t-elle pénalisé la filière ?
Guillaume Garrot avait entamé un très bon travail. Nous lui devons le contrat de filière et le Plan industries qui ont donné cap à notre industrie alimentaire et nous permettent d'agir. Il faudrait par contre aujourd'hui que notre industrie soit mieux représentée et pour ce faire nous avons clairement besoin d'un interlocuteur interministériel dédié aux IAA. C'est la plus grande industrie de France. Certes, nous sommes rattachés au ministère de l'Agriculture, mais beaucoup de nos sujets dépendent de Bercy évidement, mais touchent également à la santé, à l'innovation, à l'exportation... Nous nous étions donné un peu de temps pour évaluer les actions et l'organisation, aujourd'hui, ce manque d'un interlocuteur dédié aux IAA est assez net.
Un an après la mise en place du contrat de filière alimentaire, où en est-on ?
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Depuis que nous avons signé ces contrats de filières, les groupes de travail se sont mis en place et planchent sur les différentes thématiques. Dans l'innovation notamment, nous sommes sur une très belle dynamique, avec des projets bien identifiés. Même chose sur l'exportation, qui est un des enjeux prioritaires. Nous sommes en cours d'identification de 300 leaders à l'export, de belles PME qu'il faut mettre à l'honneur, qui deviendront les bras armés d'autres entreprises à l'export.
Les entreprises ont-elles la trésorerie nécessaire pour innover ?
Il est clair que mois après mois, les tensions sur la trésorerie des entreprises de l'agroalimentaire se font plus dures et que les banques sont plus hésitantes. Il faut travailler avec BPI France et les banques privées, sur leurs besoins et les freins à l'accompagnement. Les problèmes de financements sont au cœur des contrats de filière, dont les échéances ont été repoussées par l'actualité gouvernementale. Nous ferons un premier bilan dans les semaines qui viennent à mon avis.
(1) Les montants investis sont respectivement de 10, 10, 10, 5 et 2 millions d'euros.
Certaines entreprises se plaignent des freins qu'elles rencontrent à l'export. Comment y remédier ?
J'aimerais que l'Etat facilite les démarches, accélère les réponses, clarifie les problèmes douaniers… il faudrait que l'administration se mette sur la même échelle de temps que les industries alimentaires, et que l'on puisse évoquer concrètement et directement les problèmes. C'est vrai qu'il n'est pas supportable de voir que d'autres pays de l'Europe avancent plus vite que la France à l'international, alors que nous fabriquons des produits de qualité et que nos entreprises ont du potentiel. La dynamique à l'export repose sur deux points essentiels à mon sens, la taille critique et les démarches collectives. En tant que président du conseil de surveillance du Sial, j'aimerais mettre en place des espaces dédiés aux primo-exportateurs. Le Sial peut devenir un outil pour faire la promotion des entreprises françaises partout dans le monde. Il existe déjà un Sial en Asie, bientôt un Sial en Afrique, c'est aussi à nous de créer les conditions favorables pour l'exportation de nos entreprises.
Quel sera selon vous l'impact de l'embargo russe sur les IAA ?
C'est un sujet que nous suivons attentivement depuis le début, sachant que l'essentiel de cet embargo touche les produits agricoles, je donne raison à Xavier Beulin lorsqu'il estime que l'Europe doit en référer à l'OMC. On ne peut pas, comme la Russie, vouloir faire partie de l'Europe et ne pas en accepter les règles. Pour les industries agroalimentaires, l'impact de cet embargo est évalué entre 600 millions et 1 milliard d'euros, sans compter l'incidence sur le marché domestique et sur les prix. Cet embargo me paraît une occasion unique de renforcer la solidarité européenne et met l'accent sur la nécessité de renforcer la compétitivité de nos IAA sur les grands marchés internationaux.
La position de l'Ania sur l'étiquetage et la prévention nutritionnelle a-t-elle changée ?
L'Ania est favorable à l'information du consommateur et maintient une position ferme vis-à-vis des dispositifs discriminants. Il serait insupportable de réduire notre savoir-faire culinaire, en un score nutritionnel. Cela reviendrait à mettre en danger notre patrimoine et notre spécificité française, mais aussi le tourisme et les exportations. Il faut faire très attention. Il y a des choses intéressantes dans le rapport du professeur Hercberg, il faut le dire, mais l'excès n'est jamais bon. Bien se nourrir est aussi une question de bon sens. L'Ania a travaillé sur l'amélioration de l'information auprès du consommateur. Le règlement européen sur l'information des consommateurs (INCO) prendra effet le 14 décembre. Nous avons déjà le PNNS, le PNA, et il y a une implication forte des entreprises pour réduire les taux de sucres, de sel, de matières grasses, alors arrêtons de nous mettre au pilori ! Lorsque j'ai pris mon mandat à l'Ania, j'ai mis le consommateur au cœur de mon action. Nous lui devons l'information, la qualité, la sécurité, la diversité et le juste prix. On peut certes nous reprocher de ne pas aller assez vite sur le sujet, mais je ne connais pas une entreprise qui ne travaille sur la prévention nutritionnelle. Alors, ensemble, construisons, mettons nous autour d'une table et réfléchissons à un dispositif efficace et constructif. Il est incohérent d'imaginer des pastilles rouges, sur nos saucissons, nos confitures, nos miels, nos fromages, et prétendre les vendre aux touristes et les exporter, franchement vous y croyez ?
Comment réagit l'Ania face aux scandales alimentaires qui ont éclaboussé la filière ?
Il faut savoir que ces scandales et autres fraudes représentent une part infime des 11 800 entreprises du secteur. Et dans le contexte actuel, aucune entreprise ne peut se permettre de ne pas être au rendez-vous de la qualité, de la traçabilité, de la sécurité alimentaire et de l'information, sinon elle est morte. La sanction du consommateur est immédiate. Nous avons une équipe dédiée au sein de l'Ania sur le contrôle qualité et nous restons vigilants, mais je fais confiance aux entrepreneurs.
Les ingénieurs agronomes du Groupe Agrofood et Agra Alimentation organisent le 25 novembre 2014 à Paris la 11e édition du colloque biennal Agrofinance. Dans un contexte mondial en pleine évolution, les Industries agroalimentaires gardent leurs atouts pour assurer un développement pérenne. L'agroalimentaire français, 1er employeur et 1er exportateur de France, compte des leaders mondiaux dans des domaines stratégiques tout autant que des PME qui ne demandent qu'à se développer. Face aux besoins de l'industrie agroalimentaire française, de nouveaux modes de financement se mettent en place. Le rendez-vous Agrofinance aura lieu sur le thème : « La créativité au service du financement de l'agroalimentaire ». Figurent déjà parmi les participants aux tables rondes : Olivier Casanova (DAF Tereos) ; Hervé Lecesne (Nactis Flavours) ; Didier Boudy (Européenne des Desserts) ; J. Ph. Girard (Ania, Eurogerm) ; Ph. Du Mesnil (Ceva) ; Fatine Layt (Oddo) ; Thierry Simon (CACIB) ; Jean-Philippe Puig (Sofiprotéol) ; Bert Van de Vaart (SEAF). Christophe Tournier directeur executif de CMCIC Capital Finance ; Thierry Goubault (p.-d.g. Charles et Alice).
Information et inscription : www.agrofinance.fr