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Tribune libre La bulle d’après : la sécurité alimentaire sur l’autel d’une libéralisation non régulée

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Les mesures du fonctionnement et des performances des marchés agricoles sont défectueuses et les décisions politiques s’en trouvent désorientées, voire mettent en danger la sécurité alimentaire mondiale. D’après Momagri, think tank spécialisé sur les questions agricoles et alimentaires, il est urgent de remplacer les boussoles (modèles économiques et indicateurs) qui faussent les négociations internationales et les choix politiques qui en découlent (1). Une nouvelle bulle spéculative peut sinon se former, avec un nombre de victimes en perspective potentiellement bien plus important que dans celle que nous venons de vivre. La mise en place d’un dispositif d’anticipation et de régulation adapté doit être la priorité du Partenariat mondial pour l’agriculture et l’alimentation, appelé de ses vœux par le président Nicolas Sarkozy.
Le rapport sur la mesure des performances économiques et du progrès social, présidé par Joseph Stiglitz et remis au président de la République française est une remarquable source de réflexion sur la fragilité des indicateurs et des instruments de gouvernance de nos sociétés. Il affirme que « si les mesures de performance sont faussées, il peut en aller de même des conclusions de politique économique que nous en tirons ».

Pourquoi Doha s’enlise
Dès 2005, Momagri a mis en évidence l’inadéquation et l’usage excessif des modèles existants pour l’agriculture. Et c’est une des raisons pour laquelle, le cycle de Doha s’enlise sur la fausse idée que la libéralisation non régulée du commerce mondial profitera aux plus pauvres. En cause les modèles traditionnels (Banque mondiale, OCDE) qui n’étant pas construits pour simuler la volatilité des prix agricoles, donnent l’illusion qu’en libérant les marchés :
– les prix vont se stabiliser : la très forte volatilité à la hausse comme à la baisse des prix des matières premières agricoles de ces dernières années, devraient ramener à la réalité les experts.
– et que les productions agricoles de ces pays vont trouver des débouchés par l’abaissement des droits de douane des pays riches, alors qu’ils ne produisent pas assez pour nourrir leur population.
Autre abus de la pensée, la politique de libéralisation non régulée du commerce agricole mondial améliorera les conditions de vie des pauvres. Illusion coupable car ces modèles ne distinguent pas les pauvres des riches.
On « utilise » ces instruments à des fins de prosélytisme. Et la presse commence à mettre en lumière les manœuvres des fonds d’investissement qui, d’après nos analyses, seront les gagnants du cycle de Doha. Leurs achats massifs de terre sont révélés, notamment en Afrique. Dans un monde totalement libéralisé, ils pourront exporter à droits quasi nuls vers les pays ayant abandonné leurs agriculteurs. Ils auront un poids suffisant pour peser sur les prix mondiaux.

Pour des variations de seulement 1 à 2% !
La connaissance des marchés agricoles révèle en effet que le commerce international de produits agricoles ne représentant que 7 à 8% de la production mondiale, des différences de 1 à 2% de la production engendrent de grandes variations de prix. Le cœur de métier de ces nouveaux investisseurs terriens étant la finance, ils seront aux premières loges pour alimenter la spéculation. Derrière ces modèles se cachent des enjeux stratégiques fondamentaux : la puissance agricole et la sécurité alimentaire.
Il est urgent de réintroduire des mesures fiables si l’on veut faire émerger une gouvernance mondiale de l’agriculture pour éviter que celle-ci ne devienne une arme au même titre que l’énergie. C’est pourquoi Momagri a choisi de construire de nouveaux instruments d’aide à la décision politique :
Tout d’abord le modèle économique Momagri, évaluant l’impact des politiques de libéralisation, notamment en termes de volatilité des prix et d’évolution des revenus. Il est en voie d’achèvement, avec les derniers modules d’impact sur l’innovation et l’environnement. Un workshop international en a validé les principes fondateurs et un document de présentation détaillé sera adressé prochainement à la communauté scientifique internationale.
Ensuite une agence de notation sera créée début 2010. Deux indicateurs sont en cours de construction.

Deux indicateurs pour une agence de notation
Le premier, l’indicateur, SGPA (soutiens globaux à la production agricole), est destiné à offrir une vision alternative à l’indicateur ESP de l’OCDE. En effet, cet indicateur, censé mesurer le poids des subventions dans la production agricole de chaque pays, est biaisé car il ne comptabilise pas certains soutiens (les paiements contra-cycliques aux Etats-Unis, l’aide alimentaire et les crédits à l’exportation). Par ailleurs, il fait référence à des prix internationaux de dumping, comme pour le lait. Conséquence, les autres pays du monde et l’Europe en premier chef, stigmatisés par un indicateur insuffisant, se trouvent en position de faiblesse dans les négociations internationales.
C’est la raison pour laquelle nous construisons une typologie commune des interventions budgétaires au plan international afin de mesurer plus précisément l’impact des politiques publiques, de mener des comparaisons fiables et de créer les bases d’un véritable dialogue international.
Le second indicateur, l’indicateur OSE (optimum entre l’efficacité économique et la sécurité alimentaire) évaluera, comme son nom l’indique, l’optimum entre sécurité alimentaire et efficacité économique (2). Une telle évaluation devra, à terme, guider les choix d’investissement en faveur de l’innovation, les mesures de soutien dans le respect de l’ouverture des échanges et les politiques d’aide au développement.
Notre objectif est que cette mesure brise le dialogue de sourds entre les tenants du libéralisme non régulé, censé être la source principale du bien-être, et ceux qui s’arcboutent sur une souveraineté alimentaire qui peut verser dans un protectionnisme stérilisant.

(1). La leçon de la sonde Pitot, selon Jacques Carles : « Quand la sonde Pitot qui mesure la vitesse des avions est considérée comme défectueuse, on la change sur tous les avions ».

(2) L’indicateur OSE vise à combler un vide stratégique en matière d’évaluation et d’amélioration conjointe de la sécurité alimentaire et de l’efficacité économique du secteur agricole d’une région.  Cet indicateur est primordial afin que la libéralisation des échanges souhaitée par l’OMC (dans une optique d’efficacité économique accrue) ne se fasse pas au détriment de la sécurité alimentaire mondiale.

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