Après plusieurs mois de suspens, le suisse Aryzta a annoncé avoir reçu une offre de rachat de sa participation dans le groupe Picard. Le groupe familial Invest Group Zouari, un exploitant d’environ 400 magasins sous enseignes du groupe Casino, lui propose 156 millions d’euros pour acquérir 43 % du capital du groupe de surgelés. Pour mémoire, Aryzta avait déboursé 447 millions d’euros pour prendre une participation de 46 % en 2015. À partir de cette date, le groupe lancé dans une politique de croissance externe mal contrôlée a essuyé quelques revers et ses comptes ont plongé dans le rouge. Le renouvellement de l’équipe dirigeante et la mise en place d’un plan de restructuration l’an dernier ont visiblement porté leurs fruits. Les comptes de l’exercice 2018/2019 publiés le 8 octobre montrent un redressement de l’activité.
Aryzta a enfin trouvé une solution pour se désengager de Picard. Invest Group Zouari (IGZ), du groupe familial éponyme, a annoncé le 4 octobre avoir fait une offre ferme au groupe suisse pour lui racheter 43 % du capital de Picard, pour un montant de 156 millions d’euros. IGZ, qui autofinance une partie de l’opération, est également soutenu dans cette transaction par Intermediate Capital Group. Curieusement, Aryzta indique dans son communiqué du 4 octobre qu’il "conserve 4,5 % de Picard, pouvant être monnayés plus tard".
En proie à de sérieuses difficultés financières depuis plusieurs années, le suisse Aryzta étudiait l’avenir de sa participation dans le groupe de surgelés français depuis des mois déjà. Ceci s’inscrivait dans le cadre d’un programme de désinvestissements plus global et, si le groupe était peu disert sur l’avancement de ses réflexions concernant Picard, la cession à un repreneur, investisseur ou fonds, mais aussi une mise en Bourse faisaient partie des solutions envisagées.
Une vraie bouffée d’oxygène ?
À noter que le fonds Lion Capital LLP, qui reste l’actionnaire majoritaire de Picard avec 51 % du capital, et qui avait son mot à dire, ne s’est pas opposé à ce changement de partenaire. "Le fait que la famille Zouari et le groupe Picard partagent les mêmes valeurs et un ADN familial a joué favorablement ", précise un proche du dossier.
Aryzta semble en tout cas soulagé par cette opportunité de cession, le conseil d’administration estimant que "les termes de cette transaction sont équitables, raisonnables et dans l’intérêt du groupe dans son ensemble". À l’issue de la sortie de Picard de son périmètre, les cessions d’actifs non stratégiques d’un montant net cumulé de 380 millions d’euros représenteront environ 85 % de l’objectif de cession que s’était fixé Aryzta, prévient-il. Ces derniers mois, le leader B2B de la boulangerie surgelée s’est délesté d’actifs aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Irlande avec les cessions notamment des sociétés Cloverhill, La Rousse et Signature. "Les mesures que nous avons prises en 2019 ont jeté des bases claires sur notre voie vers la stabilité, la performance et la croissance », a commenté Kevin Toland, p.-d.g. d’Aryzta, arrivé dans l’entreprise en 2017 pour redresser la barre.
Les investisseurs ont plutôt bien accueilli l’annonce de ce désengagement, l’action grimpant jusqu’à plus de 7 % en séance le 4 octobre à la Bourse de Zurich. Mais ce bond en avant ne suffira pas à effacer cinq ans de contre-performance boursière. Les choix en matière d’acquisitions et notamment celle de Picard, le poids de l’endettement, les profit warning à répétition, sont autant d’éléments qui expliquent le plongeon du titre ces dernières années. L’action Aryzta, qui se traîne depuis un an autour de 0,75 CHF, a perdu près de 100 % depuis ses plus haut historiques de juillet 2014. Sa capitalisation boursière aujourd’hui est inférieure à 700 millions d’euros.
Destruction de valeur
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Mais qu’on ne s’y trompe pas, la sortie de Picard du périmètre de consolidation du spécialiste de la boulangerie industrielle ne réglera pas tous ses problèmes. En premier lieu, le montant de 156 millions d’euros proposé par l’acheteur est bien loin de celui auquel le suisse avait acheté ses parts. Jean-Philippe Bertschy, chez Vontobel Research, rappelle qu’Aryzta avait déboursé 447 millions d’euros en 2015, soit 11,7 fois l’Ebitda, contre un ratio de 9,2 aujourd’hui dans le cadre du rachat de sa participation dans Picard. Et l’analyste de rappeler quelques chiffres, et notamment qu’en 2015 le groupe de surgelé réalisait un chiffre d’affaires de 1,37 Mrd€ (contre 1,423 Mrd€ en 2019) une marge d’Ebitda de 14 % (contre 13,6 % en 2019) et un free cash-flow de 136 millions d’euros, soit 10 % du chiffre d’affaires (contre respectivement 100 M€ et 7 % toujours en 2019). Si l’analyste reconnaît que l’annonce de la cession de Picard est un soulagement, ce n’est en revanche pas vrai pour le prix. Ce dernier parle d’ailleurs d’une "énorme destruction de valeur".
Et la vente à un prix inférieur à la valeur inscrite dans les comptes d’Aryzta va nécessairement entraîner des corrections comptables. Ce à quoi Aryzta s’attendait puisqu’il avait déjà prévenu que les normes IFRS lui interdisaient de procéder à des dépréciations d’actif par avance, relèvent certains analystes.
La seule bonne nouvelle, finalement, pour le groupe suisse tient à l’impact de cette vente sur son bilan. Aryzta devrait en effet voir son endettement net descendre "autour de 600 millions d’euros, contre 800 millions actuellement", relève l’analyste de la banque cantonale de Zurich. Mais, encore une fois, si cette transaction apporte une "souplesse financière", reconnaît UBS, elle n’apporte pas en revanche "de réponse à de nombreux défis opérationnels", estime l’analyste.
Un choix stratégique pour IGZ
Mais comme le malheur des uns fait le bonheur des autres, Invest Group Zouari a su flairer la bonne affaire. Plutôt discret, IGZ qui ne donne pas son chiffre d’affaires, a construit un petit empire en une vingtaine d’années seulement. Le groupe familial dont la fortune en 2018 est estimée à 600 M€ par Challenges, a démarré par une épicerie Franprix boulevard de Ménilmontant, à Paris. Il est présent dans l’immobilier (40 % de son activité), le commerce de proximité et la grande distribution et exploite aujourd’hui environ 400 magasins sous enseignes du groupe Casino, via les marques Franprix, Monop' et Monoprix, essentiellement à Paris et sa région. Et avec Picard, ça n’est pas moins de 1 100 magasins qui vont tomber dans son escarcelle. Un challenge qu’IGZ semble résolument prêt à relever. Décrivant Picard comme « une marque emblématique aux yeux des Français, une société pérenne, leader dans son marché », Moez-Alexandre Zouari, le patron d’IGZ, parle de cette acquisition comme d’un choix stratégique qui s’inscrit dans la poursuite de « la diversification de notre groupe basé sur la création de valeur, l’innovation et la recherche active de nouveaux concepts répondant à une clientèle de plus en plus exigeante. » Soumis à des versements de dividendes exceptionnels à ses actionnaires, Picard a souffert ces dernières années d'un manque d'investissements stratégiques. La chaine occupe néanmoins une position de leader de la distribution de produits surgelés en France, avec 20 % de part de marché.
Dès qu’Aryzta aura accepté l’opération, "le projet sera présenté aux instances représentatives des personnels du groupe Picard", précise le communiqué, et soumis à l’approbation des autorités de la concurrence. "Une pure formalité pour l’Autorité de la concurrence, dans la mesure où IGZ et Picard ne partagent pas les mêmes marchés", de l’avis d’un proche du dossier. Aryzta précise quant à lui que "la transaction devrait être finalisée au cours du dernier trimestre de l’année civile 2019".