Avec son « opération coup de poing » dans les centrales et les magasins, le gouvernement veut trouver des responsables aux hausses spectaculaires de prix alimentaires stigmatisées par l’INC. Le tout nouvel Observatoire des prix et de marges va rendre ses conclusions le 10 mars et la loi de modernisation va créer une Haute autorité de la concurrence pour mieux faire la chasse aux oligopoles locaux entre enseignes et sans doute imposer la totale « négociabilité » des tarifs que redoutaient tant les industriels.
« Il y a manifestement des abus de la part des industriels et des distributeurs qui profitent des hausses de matières premières agricoles pour accroître leur marge », a lancé François Fillon en début de semaine. C’est dire combien les relevés de prix effectués par l’Institut national de la consommation et largement diffusés dans son magazine de mars ont réussi à faire mouche.
Ce n’est plus seulement le président Sarkozy, c’est le Premier ministre qui monte au créneau pour défendre le pouvoir d’achat. Ainsi François Fillon a réuni en urgence Christine Lagarde, Michel Barnier et Luc Chatel pour réagir aux excès de hausses de prix alimentaires révélées par 60 millions de consommateurs.
Le gouvernement souligne que la hausse des cours des matières premières ne concerne pas tous les produits et ne saurait expliquer les augmentations constatées sur certains produits.
Aussi a-t-il lancé sans attendre une « opération coup de poing » des services de la DGCCRF qui vont mener une enquête de terrain dans les six grandes centrales et dans certains magasins pour vérifier « les comportements de marges des différents opérateurs économiques ». Cette enquête, en vérifiant les prix auxquels les distributeurs ont acheté les produits, « fera toute la transparence sur la part des hausses attribuables aux cours internationaux d’une part, et aux marges de transformation, d’intermédiation et de distribution, d’autre part », ceci afin « d’identifier les abus ». L’objectif est également de comprendre pourquoi les prix sont plus élevés en France (« de 5 à 30 % », dit-on) que chez nos voisins européens.
Le Premier ministre a demandé en conséquence à Christine Lagarde d’actionner l’Observatoire des prix et des marges, tout juste créé en novembre dernier sur les produits alimentaires dans la grande distribution. Dans ce cadre, fournisseurs et distributeurs expliqueront comment ils « construisent » leurs prix et le gouvernement promet la publication dès le 10 mars prochain des premiers résultats de cet observatoire. Avant même, un premier panel, portant sur 20 produits phares parmi les plus courants, sera analysé d’ici à la fin de la semaine.
Un argument de plus pour la réforme
Plus largement, la poursuite des réformes visant à développer la concurrence a été confirmée par Matignon. Le projet de loi pour la modernisation de l’économie, dont le dépôt est prévu ce printemps, comportera un volet ambitieux en ce sens, indique le chef du gouvernement. Il comprendra en effet la création d’une Haute autorité de la concurrence aux compétences renforcées, sans doute sur le modèle proposé par le rapport Attali qui voulait réunir ainsi la DGCCRF et le Conseil de la concurrence (voir encadré 2). La réforme des règles qui encadrent les relations commerciales figurera aussi dans ce texte « afin de permettre la négociabilité des tarifs et une compétition accrue entre les distributeurs ». La concertation avec les professionnels et les parlementaires a d’ores et déjà débuté, a-t-il été rappelé.
Ces réformes se veulent un complément à la Loi Chatel « grâce à laquelle, au terme de la négociation annuelle entre les producteurs et les distributeurs qui s’achève le 1er mars, les distributeurs pourront dès 2008 et pour la première fois répercuter sur le prix de vente l’intégralité des ristournes, remises et avantages obtenus des producteurs », insiste le communiqué officiel.
L’enquête qui a mis le feu aux poudres
Les pouvoirs publics et les associations de consommateurs se sont étonnés de l’ampleur des hausses de prix alimentaires signalées par l’enquête du magazine consumériste « 60 millions de consommateurs ». Dans son édition de mars, transmise à point nommé aux medias à la veille du Salon de l’agriculture, le mensuel de l’Institut national de la consommation (INC), montre que beurres, yaourts, pâtes, céréales, biscottes, pains de mie, riz et autres jambons ont vu leurs prix s’envoler de 5 % à 48 % entre novembre et janvier. L’INC, qui a comparé des relevés faits en novembre 2007 et d’autres en janvier 2008 sur le site Internet des 5 principales enseignes, donne les noms des marques et résume ces observations ainsi :
– les yaourts nature : la plus forte hausse est de 40 % pour un produit au sucre de canne, les yaourts nature augmentent entre 17 et 24 % selon les marques.
– les laits UHT : toutes les hausses dépassent les 20 %, la plus forte (37 %) pour un lait aux protéines, la moins élevée (20 %) pour un produit vitaminé.
– les pâtes : les hausses sont importantes, jusqu’à 45 % de hausse pour les spaghettis et 44 % pur les coquillettes. Alors que le prix du riz n’augmente « que » de 10 à 18%.
– les camemberts : les hausses vont de 12 à 32 %, la référence à la « campagne » ou au « lait cru » ne faisant pas la différence. La moins forte hausse (12 %) est pour un camembert « moulé », la plus élevée (32 %) pour un produit « de campagne ».
– les beurres : l’augmentation des prix varie de 19 % à 26 %, la plus forte étant pour un produit sous la marque de l’enseigne de vente.
– les céréales du petit-déjeuner : hausses de 14 % à 24 % pour celles « fourrées au chocolat ». Les prix des biscuits au chocolat grimpent également de 10 % à 25 %.
– les biscottes et le pain de mie : 10 % à 15 % de hausse pour les premières et 6% à 22% pour les seconds.
– les jambons : 44 % de hausse pour le jambon blanc «supérieur» et 18% pour les blancs de dinde « dans le filet ».
Sans proportion avec les indices
Cette enquête, basée sur une série d’exemples particuliers pris sur des sites Internet et non en magasins, a privilégié les familles de produits les plus sensibles aux hausses de matières premières (produits laitiers et céréaliers). Malgré cet effet de loupe, elle va dans le même sens mais reste sans proportion avec les résultats plus globaux des panels Nielsen et des indices Insee Cf ce numéro, rubrique Produits et Marchés.
Globalement, en effet, les prix des produits alimentaires ont augmenté de 2,39 % en janvier dans les grandes surfaces, selon l’étude Nielsen Panel International pour LSA. Il s’agit de la quatrième hausse consécutive, les prix ayant augmenté de 1,42 % en décembre, de 0,43 % en novembre et de 0,7 % en octobre. Le cabinet d’étude prévoit d’ailleurs un renforcement de l’inflation dans les magasins, avec un pic à 4 % en avril.
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Fait nouveau, les produits de grandes marques ont également augmenté en janvier (+1,29 %) alors qu’ils avaient constamment reculé depuis 2006 grâce à la première réforme de la loi Galland, qui avait donné une plus grande marge de manoeuvre aux enseignes pour faire baisser les prix de ces produits. Pour compenser, les distributeurs avaient parallèlement augmenté les tarifs de leurs propres produits, les marques de distributeurs (MDD). L’écart entre les MDD et les grandes marques, qui s’était creusé jusqu’à 35% en 2001, a été ramené à 29% fin juin 2007. Le resserrement s’est accéléré à l’automne, avec la flambée des cours des matières premières, qui pèsent davantage dans le prix des MDD que dans ceux des grandes marques.
Les produits à base de lait et de céréales enregistrent les plus fortes progressions. Les pâtes alimentaires ont ainsi bondi en moyenne de 11,44 %, dont 13,11 % pour les grandes marques, 12,91 % pour les MDD et 28,30 % pour les premiers prix. Les oeufs ont grimpé de 13,17 %, dont 20,27 % pour les MDD, 22,10 % pour les premiers prix et 8,44 % pour les grandes marques.
Déjà en décembre, les pâtes «premiers prix» avaient pris plus de 30 % et les oeufs 21 %.
En janvier, les farines et semoules ont augmenté de 6,84 %, mais les premiers prix ont grimpé de 22 %, contre 9,11 % pour les MDD et 5,29 % pour les grandes marques. Toutes les familles de produits alimentaires ont augmenté début 2008, tant le beurre (+8,88 %), le riz (+7,35 %), les fromages (+6,81 %) que les yaourts et desserts lactés (+6 %).
Manque de concurrence par zone de chalandise
Si les hausses de matières premières expliquent en partie ces mouvements, les associations de consommateurs CLCV, UFC Que Choisir et INC, tout comme les rapports Attali et Hagelsteen et maints observateurs, pointent aussi une concurrence insuffisante, et en particulier au niveau local entre les enseignes. « Lorsqu’il y a trois enseignes différentes dans une région, les prix sont beaucoup plus intéressants que quand il y a une ou deux enseignes », souligne Reine-Claude Mader, présidente de la CLCV. « Chaque enseigne a ses bastions, Carrefour est fort en région parisienne, Cora à l’Est… Or, plus la densité concurrentielle est forte, plus les prix sont faibles ». Les chiffres du cabinet TNS Worldpanel montrent ainsi que Leclerc et Système U sont très implantés dans l’Ouest, avec 25,5 % de part de marché pour le premier et 21,5 % pour le second. En région parisienne, Carrefour devance largement ses concurrents avec 22,5 % de parts de marché, loin devant Auchan, numéro 2 avec 11,5 %. Dans le Nord, c’est Auchan qui prédomine avec 21,6 % de part, devant Leclerc (11,5 %). En outre, derrière la pluralité d’enseignes, se cachent souvent un même groupe, comme Franprix et Leader Price (Casino) ou ED, Champion, Shopi et 8 à Huit (Carrefour).
Chacun se renvoie la balle
Chez les distributeurs, on tente de se défendre, comme l’a fait Auchan qui explique que les relevés de prix cités par le mensuel de l’INC se basent sur le site auchandirect.fr et non sur les linéaires de ses hypermarchés alors que « le modèle économique » des deux formats n’est pas le même et que les prix pratiqués y sont différents. De même, le groupe de distribution explique que les principales hausses citées s’expliquent par rapport à des promotions effectuées entre mi-novembre et mi-décembre. Reconnaissant des augmentations de 30 à 34 % des prix des pâtes, « en ligne avec le doublement du prix du blé », Auchan met en avant une inflation de 1,23% des produits alimentaires sur un an dans ses magasins.
Du côté des Centres Leclerc, on ne cherche guère à rassurer : « Je peux vous dire, puisqu’on arrive à la fin des négociations pour 2008 avec les industriels, que les prix vont continuer à augmenter au premier trimestre 2008 à un rythme d’à peu près 4 % mensuel », a affirmé Michel-Edouard Leclerc, estimant que la responsabilité de cette hausse revenait « probablement aux deux, aux industriels et aux distributeurs ». Le porte-parole de l’enseigne a toutefois jugé « scandaleux » que les industriels « n’y soient pas allés avec le dos de la cuillère » pour leurs tarifs en 2008, soulignant que dans le même temps, « des grandes sociétés multinationales cotées en Bourse (...) comme Nestlé ou Danone, ont fait des profits avec des augmentations à deux chiffres ».
Du côté de la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution – à laquelle viennent de se rattacher les Centres Leclerc –, on explique que les hausses de prix ont été différées pendant plusieurs mois et qu’elles doivent maintenant être répercutées aux consommateurs. « Encore faut-il rappeler que les prix des produits de grande consommation ont baissé véritablement de 2004 à 2007, sans que les Français ne l’aient perçu », souligne Jérôme Bédier dans un entretien aux Echos. Pour le président de la FCD, interrogé aussi par l’Associated Press, cette flambée des prix « ne tient pas compte des promotions » qui « représentent parfois des proportions très importantes des ventes ». Elle est « premièrement due à l’augmentation des matières premières », ensuite à « celle des industriels ».
Démêler le vrai du faux
A l’amont de la filière, on se défend également. « Nous ne pouvons pas être tenus pour responsables de cette hausse des prix », a réagi Jean-Michel Lemétayer, président de la FNSEA. « La part des matières premières, dont la hausse est mondiale, est souvent infime dans le prix de vente », a assuré le patron du principal syndicat agricole, demandant une « plus grande transparence » et un « grand ménage dans le monde de la distribution ».
« La FNP (Fédération nationale porcine) a pris note avec étonnement de la hausse des prix du jambon de 44 % » et « en appelle à l’autorité et à l’action de l’Etat pour mettre fin à ces pratiques assimilables à du racket, afin de rétablir les conditions de négociations commerciales plus équilibrées ». « Les éleveurs de porcs subissent une crise sans précédent depuis un an, avec un prix du porc aux alentours de 1,20 euro le kilo depuis de nombreux mois, nettement inférieur à l’année 2006, et très nettement en dessous des coûts de production », explique la FNP. Au nom des industriels charcutiers, la FICT se contente de « rétablir la vérité » en se référant aux données indépendantes de TNS pour qui, de novembre à janvier, l’ensemble charcuterie apparaît stable avec des baisses de 1 à 4 % pour le pâté et le jambon sec et des hausses de 1 à 2 % pour le jambon cuit et les saucissons et saucisses.
A la Fnil (Fédération nationale des industries laitières), on réfute les accusations de hausses « injustifiées » . Pour Jehan Moreau, le directeur de l’organisation, « les pouvoirs publics sont trop rivés sur les récentes valses d’étiquettes ». De plus, « la préférence communautaire prônée par M. Sarkozy a un coût pour le consommateur ». En 2008 les prix consommateurs devraient augmenter « de 10% en 2008 pour les yaourts et de 15 % pour les fromages », précise Atla dans un communiqué, qui rappelle que de 2003 à 2006, les prix au producteur et les prix sortie d’usine avaient baissé de 10 % mais étaient restés stables au stade consommateur, signe que la distribution s’était attribuée 6 points de marge supplémentaire…
Marc Senoble, p.-d.g. du groupe laitier éponyme, accuse, pour sa part, l’INC de mener une « campagne de désinformation pour des raisons électorales ». « L’INC affirme que les yaourts nature ont augmenté de 17 à 24 % entre novembre et janvier, c’est faux ». Pour le leader français de la fabrication de yaourts sous MDD, « la réalité mesurée par l’Institut Nielsen, reconnu par tous les professionnels pour son sérieux, est que les yaourts ont augmenté de 10 % et les fromages de 13 % pendant cette période ». Selon M. Senoble, son entreprise a perdu, depuis le début de la polémique, 5 % à 6 % de son chiffre d’affaires habituel, les grandes surfaces passant moins de commandes en raison d’une désaffection des consommateurs.
A la CGPME, on rappelle que les marges des industriels de l’agro-alimentaire sont « souvent déjà réduites au minimum », et l’on refuse d’endosser la responsabilité de la hausse, reprochant la «mauvaise foi » de la grande distribution qui prend «ce prétexte pour exiger la totale négociabilité des tarifs des fournisseurs, c’est-à-dire la possibilité d’écraser sans limite les PME fournisseurs».
Les idées foisonnent
La présidente du Medef, Laurence Parisot, tient un langage différent : pour elle, il faut « créer les conditions d’une concurrence totale » pour arriver « au prix vrai ». « Toutes les matières premières ont augmenté d’une manière spectaculaire ces huit derniers mois » et, pour lutter contre cette flambée, « il faut créer les conditions d’une concurrence totale et libre, et les conditions d’une négociation la plus libre possible entre fabricants, fournisseurs et distributeurs », dit-elle, mais il ne faut pas « toucher aux seuils de revente à perte, parce que ça irait trop loin ».
Sur l’interventionnisme du Premier ministre, Mme Parisot pense que «s’il s’agit de dire qu’on va agir de manière étatiste pour faire baisser les prix, ça fera plaisir dans l’instant, mais ensuite les effets pervers seront pires que tout ». Mais pour la présidente du Medef « ce qui se passe aujourd’hui sur les prix agricoles, c’est aussi une chance formidable pour notre pays, pour l’ensemble de notre filière agroalimentaire : est-ce que ce n’est pas notre puits de pétrole à nous ? une chance pour installer de nouvelles industries ? ».
Enfin, à deux semaines des élections municipales, les propositions des partis politiques, syndicats et patronat continuent d’affluer.
Le secrétaire national UMP chargé de l’économie, Frédéric Lefebvre, a ainsi préconisé un double étiquetage « prix-évolution des prix en pourcentage » afin de « mieux informer » les consommateurs sur leur pouvoir d’achat. François Sauvadet, président du groupe Nouveau centre à l’Assemblée, devrait de son côté déposer « dans les prochains jours » une proposition de résolution demandant la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les prix des produits alimentaires.
Mais pour le syndicat CFE-CGC, le gouvernement doit déjà faire appliquer les sanctions infligées aux industriels pour entente illicite sur les prix s’il veut défendre les consommateurs, plutôt que de faire des « effets de manche » dans la grande distribution. Le PCF a, quant à lui, qualifié de « cinéma » l’opération « coup de poing » annoncée par François Fillon, invitant le gouvernement à apporter plutôt des réponses « utiles » comme «une baisse immédiate de la TVA sur les produits de première nécessité ».