Abonné
- LES PRODUCTEURS DE LAIT EN CRISE FINANCIÈRE ET D’IDENTITÉ
Les propos du ministre de l’Agriculture, Bruno Le Maire, le 15 octobre sur France 2 qui voit deux aspects dans la crise du secteur agricole, collent parfaitement à la situation perturbée de la filière laitière. Pour le ministre, «il y a d’abord une crise financière mais aussi une crise d’identité ». D’un point de vue économique, les producteurs de lait subissent depuis le début de l’année 2009 un prix du lait très déprécié par rapport à son niveau record de 2008. L’extrême volatilité des prix qui est une réalité depuis 2007, a débuté par une hausse en 2008. L’euphorie a été de courte durée faisant place à une angoisse liée à une chute du prix (beurre poudre) tout aussi inhabituelle que sa précédente envolée. Ce sentiment de ne pouvoir plus rien maîtriser n’est sans doute pas étranger à la mobilisation forte et nouvelle dans la forme des producteurs de lait. Le monde laitier a besoin de stabilité d’où le positionnement européen des revendications syndicales. Seule l’Europe semble pouvoir remettre de l’ordre là où elle a produit le désordre. Les demandes d’aides aux revenus qui accusent le coup font aussi partie d’une possible sortie de crise. Mais l’un n’ira pas sans l’autre.
Un revenu divisé par trois
Dans le département des Côtes d’Armor, le prix payé aux producteurs qui est différent du prix de base (dont les tendances sont élaborées par l’interprofession) est passé de 356 euros/1000 litres à la fin 2008, à 339 euros/1000 litres à la fin mars 2009 et à 313 euros/1000 litres à la fin juin. Ces chiffres communiqués par le CER sont issus « des clôtures comptables » des comptes d’exploitations de 1 400 exploitations spécialisées en lait du département. Quant à la projection du niveau de prix pour fin 2009, il se situe entre 280 euros/1000 litres pour les éleveurs livrant à Entremont et 293 euros/1000 litres pour les plus chanceux. Le revenu estimé par le CER à la fin décembre 2009 atteint 10 000 euros/actif familial contre 30 000 euros en moyenne pour l’année 2008. Il a donc été divisé par 3 en une année. La spirale à la baisse du revenu est parlante : à la fin mars 2009, le revenu atteignait 24 000 euros, à la fin juin 2009 : 17 000 euros et 10 000 euros à la fin de l’année. Près de 70 % des élevages laitiers des Côtes d’Armor auront un revenu inférieur à 12 000 euros par actif familial en 2009. Rappelons que le revenu moyen entre 2003 et 2007 affichait 17 000 euros. « C’est la plus grave crise depuis 1991 », analyse Laurent Marc, directeur des études du CER.
Impossible de passer 2010
« Globalement, les éleveurs laitiers ont peu de réserves, ajoute-t-il. Même s’ils sont faiblement endettés, ils peuvent basculer rapidement » dans des procédures Agridiff. Surtout, « il leur sera impossible de passer avec le même niveau de prix en 2010 ». La Normandie, avec 10 000 exploitations laitières, n’échappe pas à cette tendance, «les situations se dégradent », souligne Jean-Marie Séronie, responsable de veille économique des CER France. Sur un échantillon moyen à 350 000 litres de quota au 30 juin 2009 la baisse de résultat est de l’ordre de 20 000 à 25 000 euros. C’est énorme mais cela peut sembler gérable à l’échelle d’une entreprise d’un point de vue économique. Encore faut-il faire partie des 50 % exploitations de Normandie pour qui la crise est surmontable. C’est le chiffre qu’avance Jean-Marie Séronie.
- VIANDES : LA BAISSE DE LEUR REVENU FAIT DESCENDRE LES ÉLEVEURS DANS LA RUE
D’aucuns parlent d’« hémorragie », d’autres de « tsunami ». Quels que soient les termes utilisés pour qualifier la chute des cours, les éleveurs ne parlent plus que de la baisse de leur revenu depuis des mois, en attendant la mobilisation du 16 octobre 2009. Toutes les productions sont ébranlées. Le porc surtout. À la veille de la manifestation organisée par la FNSEA et les JA , le cours du porc MPB (Marché du porc breton) était évalué à 1,014 euro le kilo. Touchée par la crise depuis plus de deux ans, la filière porcine a connu une nouvelle rechute depuis la fin du mois de juin 2009 (1,35 euro/kilo). On explique ce phénomène par le tassement de la consommation sur le marché intérieur et la diminution des exportations. Dans le secteur bovin, les cours de la vache O et du taurillon O connaissent une baisse de 8% par rapport à 2008, soit respectivement 2,54 euros/kilo et 2,68 euros/kilo en septembre 2009. Une situation conjoncturelle difficile liée à une augmentation du volume dans le cheptel laitier en raison de la tension sur le prix du lait depuis octobre 2008. Sur la base d’une étude de l’Institut de l’élevage, le revenu par UTA sur 2009 est évalué à 6 500 euros contre 11 500 l’année précédente. Quant au cours de l’agneau lourd, il n’échappe pas à cette spirale dépressive. Le PMP (Prix moyen pondéré) a stagné à 5,52 euros/kilo au mois d’août, ce qui équivaut à une baisse de 3% par rapport à 2008.
- GRANDES CULTURES : DES MARCHÉS QUI SE SONT EFFONDRÉS
Du colza à l’orge de brasserie en passant par le blé tendre, ça va mal pour les céréaliers. Les cours des grandes cultures ont nettement chuté en un an. La tonne de blé tendre rendu Rouen cotait 120 euros/t mi-octobre contre 135 euros/t à la même époque en 2008. En août, il était impossible de vendre sa production à plus de 125 euros/t, alors qu’un an plus tôt, elle s’achetait 180 euros/t. En colza, les prix n’arrivent pas plus à se ressaisir, avec un différentiel de 60 euros/t entre les deux campagnes. Voici deux mois, il était de 100 euros/t. Mais c’est en orge de brasserie que la situation est la plus critique. Faute d’une reprise de la consommation de bière, le marché est atone. Depuis septembre, le prix Fob Creil, une réference pour ce marché, est inférieur au seuil de l’intervention, qui est de 101,31 euros/t. Or en parallèle, les coûts de production ont à peine baissé. Il a fallu attendre le mois d’octobre pour que les exploitations céréalières enregistrent une réduction du coût global des intrants de 0,4 % en cumul entre 2009 et 2008. Cette baisse est fragile. Si les cours de l’énergie et des engrais se redressent, les producteurs risquent à nouveau de se trouver dans le rouge, car depuis un an, les prix des semences continuent de progresser comme celui des produits phytosanitaires. Immanquablement, ces contraintes économiques, auxquelles s’associent une baisse des aides due à la modulation, vont peser sur la conduite des cultures pour cette campagne.
- UN GRAND NOMBRE D’EXPLOITATIONS VITICOLES EN DIFFICULTÉ
La crise économique mondiale est sans doute la cause principale de la faiblesse des cours des vins cette année dans un contexte de très faible récolte et de stocks peu élevés. Les exportations ont reculé, de 12,3% en volume et 26,3% en valeur sur le premier semestre 2009 par rapport à la même période de 2008. Les principaux marchés extérieurs de la France, et notamment du Royaume-Uni, sont en net repli. Le marché français a donc été alourdi et la distillation de crise a surtout permis de stopper la chute des prix. Les derniers éléments de conjoncture présentés le 15 octobre par FranceAgriMer montrent que les cours restent sur la même tendance en début de la nouvelle campagne mais il s’agit toujours d’achats de la récolte 2008. La récolte 2009, de petit volume à nouveau (47 Mhl) et de qualité exceptionnelle dans la plupart des vignobles français, suscite un espoir de remontée des prix. Ce serait une bouffée d’air pour nombre d’exploitations viticoles au bord de l’asphyxie. Ainsi, dans le Bordelais, «40% à 50% des exploitations sont en situation plus que critique et certaines sont sur le point de déposer le bilan, 50% des vignerons ne peuvent plus se rémunérer », selon le Collectif de viticulteurs interappellations (CVI). Autre exemple : en Languedoc-Roussillon, plus de 80% des exploitations sont en difficulté dont un quart en grande difficulté, selon un Centre d’économie rurale (CER). Les dépôts de bilan ne sont évités que par la vente d’actifs, les aides à l’arrachage et le développement d’activité annexes. Mais l’heure de vérité pourrait sonner en 2010 pour certaines d’entre elles, si rien ne change.
- FRUITS ET LÉGUMES : PAS DE SOLUTION VISIBLE SUR LES DISTORSIONS DE CONCURRENCE
Le secteur des fruits et légumes s’inquiète de l’absence de solution visible sur le problème des distorsions de concurrence avec les autres pays européens : coûts de la main d’œuvre, de l’énergie et coûts engendrés par l’absence d’harmonisation phytosanitaire européenne. « Nous n’avons trouvé aucune réponse de la part du gouvernement », alors que ces trois facteurs « relèvent d’arbitrages nationaux », indique Angélique Delahaye, présidente de Producteurs de Légumes de France. « On ne peut pas s’abriter derrière Bruxelles, car, dans les trois cas, la France se veut être le bon élève. Mais nous risquons d’être les derniers économiquement », souligne-t-elle.
La France « est très en avance sur les niveaux de salaires », mais sur des marchés ouverts comme ceux des fruits et légumes, c’est un handicap de compétitivité. Et de citer la quasi-absence de charges sur l’emploi saisonnier en Allemagne et une mesure aux Pays-Bas permettant aux serristes d’être des producteurs d’électricité correctement rémunérés quand ils font de la co-génération (production de chaleur et d’électricité). Quant à l’objectif du Grenelle de réduire de 50% l’utilisation des phytos dans les prochaines années, « je voudrais être sûre que les autres pays le visent aussi ».
Chez les producteurs de fruits, la Fédération nationale (FNPF) constate que « l’Europe sociale n’existe pas » et que les surfaces de production disparaissent dans l’Hexagone alors qu’elles augmentent en Espagne, en Italie et en Allemagne. « Ce sont des chômeurs de plus qu’il faudra rémunérer », indique Emmanuel Demange, directeur de la FNPF. Pendant la crise des fruits cet été, « 5 à 10 centimes de plus par kilo payés au producteur auraient permis à un certain nombre de producteurs de passer le cap ».
Le ministre de l’Agriculture Bruno Le Maire a laissé entendre que des mesures importantes seront annoncées : concernant les exonérations de charges sur la main d’œuvre, « le gouvernement est prêt à aller le plus loin possible », a-t-il déclaré lors des « questions cribles » le 13 octobre au Sénat. À cette occasion, il a mentionné la TVA sociale, mais en évoquant le risque pour le projet de ne pas être euro-compatible. Quant au coefficient multiplicateur (qui lie, grâce à des taux institués à chaque stade de la filière – production, grossistes, distributeurs – le prix consommateur au prix payé au producteur), il peut déboucher sur un appel à l’importation, par exemple de pommes chiliennes, a-t-il cité.
Lire également : les baisses des achats d’agro-équipements et d’engrais pages 39 & 40
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
Suivi
Suivre