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La crise n’épargne aucun secteur en Bourse

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Les valeurs européennes de l’agroalimentaire, regroupées au sein de l’IAA 80, se sont reprises lors du troisième trimestre, mais cette petite hausse ne compense pas la baisse enregistrée depuis le début de l’année. Dans le climat actuel d’incertitude, les investisseurs sont très sélectifs dans leurs placements, et le secteur agroalimentaire, normalement réputé défensif, souffre à court terme, comme l’ensemble du marché. Mais sur un an, les valeurs agroalimentaires conservent leur avance.

Après le plongeon du premier trimestre (-17,4 %), suivi d’une baisse de 3,4 % les trois mois suivants, les valeurs européennes de l’agroalimentaire regroupées au sein de l’IAA 80 d’Unigrains (1) se sont offert une reprise de 1,2 % au troisième trimestre 2020. De son côté, le MSCI Europe baisse très légèrement de 0,5 %. Une évolution qui « reflète les incertitudes sur l’évolution de la pandémie et en conséquence sur l’ampleur et la solidité de la reprise économique », selon les experts d’Unigrains. Et ces derniers de souligner que la crise sanitaire liée à la Covid-19 « a balayé tous les secteurs sans exception ». L’agroalimentaire, parmi les secteurs les plus résilients de l’économie, n’a donc pas vraiment échappé au marasme. Sur un an, l’IAA 80 affiche encore un repli de 14,1 %, alors que la baisse du MSCI Europe ressort à 8,6 %. Mais, attention, cette chute de l’indice agroalimentaire d’Unigrains est en grande partie biaisée par « le poids disproportionné d’AB InBev dans le sous-secteur Boisson ». En effet, AB InBev pèse pour 32 % de la capitalisation du sous-secteur « boissons » de l’IAA 80, composé de 26 valeurs européennes de ce secteur, qui recule, lui, sur la période de 9,3 %. Ainsi, hors AB InBev, le recul de l’indice IAA 80 n’est plus que de 7,9 %, soit une perte somme toute assez proche de celle du MSCI Europe (-8,6 %).

De fait, les experts d’Unigrains relèvent que le redressement du l’IAA 80 est freiné par la partie Boisson, encore en baisse de près de 30 % sur un an (mais en baisse de 16,8 % hors AB InBev), alors qu’au contraire, la partie Food (composé de 54 valeurs) surperforme l’indice global européen, avec un repli limité à 4,6 % sur un an. Au-delà même de la contre-performance du brasseur mondial plombé par un endettement problématique, le retard du sous-indice Boisson reflète la plus grande sensibilité à la consommation hors-domicile (bars, restaurants, hôtels, duty-free…) des groupes qui entrent dans sa composition, au regard de celles du secteur Food. Néanmoins, qu’on se rassure, les valeurs européennes de l’agroalimentaire gagnent encore 7,5 % sur dix ans, alors que la progression du MSCI Europe n’est que de 2,8 %.

Des investisseurs très sélectifs

Les experts d’Unigrains ont globalement noté des trajectoires boursières très hétérogènes pendant ce troisième trimestre. « Au-delà des effets positifs des mesures de soutien à l’économie, les investisseurs ont commencé à scruter de près les caractéristiques individuelles des entreprises pour assurer le rendement de leurs placements dans un environnement qui reste très incertain », analysent-ils. Ainsi, selon Unigrains, pour plaire aux investisseurs actuellement, mieux vaut pour une entreprise ne pas être trop exposé à la restauration hors-domicile et/ou aux exportations, bien gérer ses coûts et son niveau d’endettement pour préserver ses capacités d’investissement, être capable de maintenir ou gagner des parts de marché en temps de crise et avoir une stratégie et des perspectives de croissance de long terme.

Des évolutions contrastées

Pour illustrer leur propos, ils se sont intéressés au secteur « épicerie salée-sucrée » qui baisse de 5,5 % sur un an au 30 septembre 2020, et cache de grandes disparités d’évolution entre les sept valeurs qui le composent. Ainsi, Premier Foods tire plutôt bien son épingle du jeu, avec une progression de 181,4 % de l’action sur un an. Il « bénéficie à la fois de sa forte exposition aux chaînes de supermarchés et de la baisse durable de son endettement », selon Unigrains. Frosta et Nomad Foods, qui l’un comme l’autre gagnent environ 20 % sur la période, « surfent sur la hausse de la consommation de surgelés tout en développant des alternatives végétales à leurs produits carnés et de la mer". Du côté des poids lourds de la cote, Unilever (-6,5 %) et Nestlé (+0,1 %), Unigrains estime qu’ils « se montrent peu sensibles à la crise sanitaire, protégés par leur taille et la diversité de leur empreinte géographique et de leurs activités. Leur performance boursière continue de refléter principalement l’opinion des investisseurs sur leurs perspectives de croissance à long terme ». Enfin, « dans un contexte de résultats en baisse, Greencore (-57,6 %) comme Danone (-30,4 %) sont pénalisés par leur endettement élevé. Celui-ci compromet leur capacité d’investissement et donc leurs perspectives de croissance sur le moyen et le long terme ».

Dans le secteur des vins et spiritueux, pourtant pénalisé par les mesures sanitaires et la chute des exportations, quelques valeurs ont plutôt bien tiré leur épingle du jeu, portées par leur stratégie. C’est le cas notamment de Campari, alors même que la consommation hors-foyer représente plus de 40 % de son chiffre d’affaires. La valeur affiche cependant une hausse de 10,7 % sur un an. « Les investisseurs valorisent ses gains de parts de marché, et son endettement bas qui lui permet de conserver une bonne capacité d’investissement », relèvent ainsi les experts d’Unigrains. De son côté, Rémy Cointreau (+29,6 %) « bénéficie d’un premium élevé sur son secteur grâce à des résultats moins dégradés que prévu, sa forte exposition à la Chine et aux États-Unis (restrictions sanitaires moindres) qui lui assure une reprise plus rapide que celle de ses concurrents, et à long terme sa stratégie de montée en gamme qui devrait de plus en plus l’insulariser des soubresauts de l’économie ». Et Italian Wine Brands est en tête du sous-indice Boisson sur l’année, avec une progression de 53,7 %. « L’essor durable du e-commerce devrait soutenir ses ventes dans les années à venir », analyse Unigrains.

Le sous-indice FR14, regroupant les 14 valeurs françaises de l’IAA 80, sous-performe l’indice CAC 40, avec un recul de respectivement 3,9 % (FR14) et 2,5 % (CAC40) sur le 3e trimestre. Cette contre-performance est à rapprocher de l’évolution négative de Danone, qui « a perdu 30 % en un an », rappelle Unigrains, et qui pèse surtout pour 43 % dans l’indice FR14. En excluant Danone, le sous-indice FR14 est « globalement en ligne avec le CAC 40 sur un an (-12 % versus -14,2 %) comme sur 3 mois (+0,5 % versus -2,5 %) », note Unigrains. Et là encore, sur 10 ans, les valeurs françaises de l’agroalimentaire gardent une certaine avance, avec une hausse de 5 % pour le FR14, alors qu’elle n’est que de 2,5 % pour l’indice phare de la Bourse de Paris.

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Rebond plus rapide du marché américain

Quant à l’évolution des valeurs agroalimentaires européennes par rapport à leurs concurrentes américaines, si la chute des cours provoquée par la crise a été aussi forte des deux côtés de l’Atlantique « l’US 50 s’est repris plus vite et plus fermement que l’IAA 80, indique Unigrains. L’indice américain a récupéré de 23,4 % depuis son point bas de mars, limitant ainsi sa baisse à 7 % sur un an, contre +17,8 % et -14,1 % respectivement pour l’IAA 80 ». Un mouvement que les experts expliquent essentiellement par des facteurs macroéconomiques. « Les autorités américaines ont réagi rapidement à la crise par l’injection massive de liquidités dans l’économie. La baisse consécutive du dollar renforce la compétitivité des entreprises. Enfin, le rebond de la consommation est pour le moment plus fort et durable aux États-Unis qu’en Europe », peut-on lire dans la note publiée par Unigrains.

Enfin, la valorisation de l’IAA 80 reste soutenue par le caractère défensif de l’agroalimentaire. Au troisième trimestre, l’indice a retrouvé un multiple valeur d’entreprise sur Ebitda de 2019 à 14x (contre 12,8x au deuxième trimestre 2020) alors qu’il n’est que de 11x pour le CAC 40.

Les mesures de reconfinement à nouveau imposées en France, et se profilant un peu partout en Europe, ajoutées aux incertitudes sur l’issue des élections aux États-Unis ouvrent une période de doute pour les prochains mois. Et les marchés détestent l’incertitude.

(1) L’IAA 80 est composé de 80 valeurs cotées de l’agroalimentaire, basées dans 13 pays d’Europe de l’Ouest (Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, France, Finlande, Irlande, Italie, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède, Suisse).