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François Moury (Crédit agricole) « La filière agroalimentaire doit se mettre en rupture pour préparer l’avenir »

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Le gouvernement présentait ce mercredi 12 juin un « pacte pour l’investissement productif » visant à accompagner le financement du secteur agroalimentaire. Ce plan associera très largement les régions et vise à aider la filière agroalimentaire, déclarée prioritaire, « à investir dans la modernisation et l’automatisation de ses outils productifs, dans le développement et le lancement de nouveaux produits à forte valeur ajoutée, dans la transition écologique » (voir même numéro). Des objectifs que partage assez largement François Moury, directeur du pôle agroalimentaire de Crédit Agricole S.A., dans un entretien avec Agra Alimentation. Pour lui, la période difficile que traverse tout le secteur des industries alimentaires n’est pas une fatalité inéluctable. « Elle doit faire face à une période de rupture avec le passé qui implique des décisions parfois difficiles mais il lui faut prendre le virage de l’avenir et préparer les investissements de demain ».

Les industries alimentaires en France traversent une période de grande difficulté, avec une recrudescence des procédures exceptionnelles (RJ, LJ, plans sociaux). L’Ania estime à près de 3 200 le nombre d’emplois perdus depuis le début de l’année, contre 5 000 pour l’ensemble de 2012. Comment peut-on expliquer cette dégradation ?

On constate effectivement une montée indéniable des difficultés dans ce secteur, mais il faut éviter de véhiculer des messages uniquement négatifs. Globalement, la filière a plutôt bien résisté. Dans les années 93/94, on a connu des rythmes de suppressions d’emplois supérieurs. Il ne s’agit pas de nier cette réalité, mais il faut admettre que cette séquence fait suite à une bonne conjoncture pour le secteur assez longue. Pendant cette période d’accalmie, les industries ont pu augmenter leur capitalisation, ce qui leur permet de mieux résister aujourd’hui à la crise que connaît l’ensemble du secteur manufacturier. Pour l’agroalimentaire, les causes des tensions actuelles sont bien identifiées : volatilité des cours des matières premières, évolution des marchés de consommation qui ont changé de typologie.

Par delà ces éléments purement conjoncturels, la filière n’a-t-elle pas une part de responsabilité ?

Effectivement, face à cette nouvelle donne des marchés, il faut se remettre en cause. En cette période de hausses des coûts de production et des charges de fonctionnement, les marges bénéficiaires des industriels se retrouvent de facto comprimées. Elles ont dès lors beaucoup de mal à investir pour se positionner sur de nouveaux marchés tant en matière de produits innovants que d’exportation, notamment vers les pays émergents. La seule stratégie gagnante est d’avoir des coûts et des outils en adéquation avec les marchés sur lesquels on souhaite se placer. Il est illusoire de vouloir attaquer les marchés à l’exportation si on n’a pas une taille critique qui permet de répondre à la demande de ces marchés, tant au niveau des volumes que de prix.

L’Allemagne qui a un tissu industriel composé d’une multitude de PME, comme la France, réussit pourtant à l’exportation.

La différence est que le tissu d’entreprises allemandes est composé d’ETI historiquement exportatrices notamment sur les pays tiers, alors que les françaises sont de tailles inférieures et plutôt orientées vers l’Europe. Elles peuvent exporter car elles bénéficient d’un effet de taille. En outre, elles ont mieux su adapter leur offre à la demande. En Allemagne, par exemple, les relations entre les industriels et la grande distribution sont davantage intégrées. La filière porc outre-Rhin a grandi avec le hard discount. Les PME ont su leur apporter les références de produits différenciants que les enseignes attendaient. Elles n’ont pas multiplié les références qui conduisent à des ruptures de charge dans les chaînes de production et pèsent sur les coûts de production. Les abattoirs sont ainsi rentables car ils utilisent la découpe au laser, ce qui n’est pas possible si vous devez changer en permanence le type de produits travaillés. Les Allemands, comme les Italiens, ont conforté leurs marges sur leurs marchés intérieurs, ce qui leur permet d’être en position d’offrir des prix attractifs pour affronter les marchés export.

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Cette rationalisation des outils de production ne peut se faire sans impact sur l’emploi ?

Le défi de la compétitivité passe effectivement par des décisions courageuses. Il faut effectivement accepter d’investir dans certains outils pour gagner en compétitivité tant par la taille critique que par la performance de ceux-ci. La véritable question est de mettre en adéquation sa production avec la demande des consommateurs. La filière lait, qui est entrée dans une phase de restructuration, en offre de nombreux exemples. Ainsi les producteurs de fromages de Comté se sont regroupés pour offrir un produit qui répondait aux attentes des consommateurs et en contractualisant avec le secteur amont. La construction d’une tour de séchage par Sodiaal en partenariat avec la compagnie chinoise Syntra en est un autre exemple. La Chine ne pouvait plus répondre seule à la demande intérieure de laits pour enfants, et ses consommateurs se détournaient de la production nationale, affectée par les scandales sanitaires. La France pouvait leur offrir ces produits très sécurisés, les normes dans l’hexagone en matière alimentaire, étant proches de celles exigées dans l’industrie pharmaceutique. La mise à disposition de nos savoir-faire passe par de tels accords commerciaux.

À plus brève échéance, de nombreuses entreprises sont face à des problèmes de trésorerie, peuvent-elles compter sur le soutien des banques ?

La situation financière des entreprises a effectivement largement évolué. Jusqu’en 2010, les fonds propres de celles-ci ont permis d’absorber la baisse des marges. Depuis, la consommation a baissé, entraînant une baisse parallèle des besoins en fonds de roulement qui ont pu prendre le relais des fonds propres consommés pour financer les investissements. Actuellement, elles ne peuvent plus utiliser ce levier et se trouvent face à des crises de trésorerie. Ce n’est pas la problématique des fonds d’investissement de colmater les filières déficitaires, pour en faire des filières d’excellence et d’avenir. Il n’appartient pas aux financiers de restructurer. Ils ont certes l’argent, mais pas la vision des entrepreneurs qui sont les seuls à pouvoir porter ces politiques de redressement. Les partenaires financiers vont accompagner les restructurations autour d’entrepreneurs responsables et engagés.

Y-a-t-il toutefois des motifs d’espérer un retournement de la filière ?

A court terme, les défaillances d’entreprises risquent de s’accélérer car quand la consommation va repartir à la hausse, les tensions sur les BFR vont se faire plus vives. On a connu un tel mouvement dans les années 90, lorsque les entreprises avaient épuisé leurs réserves. Mais des mouvements positifs sont en train de se passer. Certaines filières ont largement engagé leur restructuration, comme dans le lait, pour créer de réelles chaînes de valeur, en misant sur la baisse des coûts de production et des produits à plus forte valeur ajoutée. Il y a également une large prise de conscience des enjeux environnementaux et de sécurité alimentaire qui peuvent changer la donne. Ainsi l’Ukraine a développé des expériences de vastes ensembles agro-industriels quasiment totalement autonomes sur le plan énergétique, ce qui réduit fortement ses coûts. Le recyclage d’une partie des déchets de l’élevage est une voie à explorer pour traiter à la fois une augmentation de la production dans des conditions écologiquement supportables par la collectivité et peu coûteuses en énergie. La demande du savoir-faire hexagonal hors de nos frontières est également un atout à ne pas négliger. Il faut se mettre en rupture, prendre le virage de l’avenir et d’ores et déjà préparer les investissements de demain.