Philippe Duval, président du directoire de Tereos, estime suffisant le fonds de restructuration de la filière européenne prévu par la réforme de l’OCM sucre pour abandonner un quota de 6 millions de tonnes. Face à une réforme non souhaitée mais inévitable, le dirigeant explique que la filière française va faire jouer des avantages comparatifs de 50 % en matière agricole face à ses concurrents européens.
Agra alimentation : Chaque étape de l’évolution de l’OCM sucre aura été pour vous l’occasion de bâtir plus grand : avec Union SDA, puis Béghin-Say, aujourd’hui avec SDHF… à force de concentration, n’allons-nous pas vers un duopole dans l’Hexagone ?
Philippe Duval : Le nouveau régime sucre est à mi-chemin entre un marché administré par des quotas, avec un prix minimum de la betterave, et un marché dérégulé, où l’interventionnisme est supprimé et les importations depuis les PMA (pays les moins avancés, ndlr) libres. Or, pour le secteur du sucre, comme pour les autres secteurs, cette dose de libéralisme entraînent inévitablement davantage de concentration du nombre des acteurs sur le marché. D’autant que la France est en retard sur ce plan comparé à bon nombre de pays européens : en Autriche, au Danemark, en Irlande, il n’existe déjà plus qu’un seul acteur, et la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou encore la Belgique sont en situation de duopole. N’oublions pas qu’avec 9,36 % des quotas européens, notre groupe, désormais numéro 2 en Europe, est le seul français parmi les 10 premiers de la zone.
Globalement, Tereos ne souhaitait pas ce régime sucre qui vient d’être adopté par Bruxelles. Mais le contexte international de l’OMC, tant du point de vue de la limitation des exportations que de l’ouverture de notre marché aux importations, et les nouvelles règles de la PAC le rendaient de toute façon inéluctable. La spécialisation proposée par la Commission nous semble malgré tout être la meilleure des solutions. Et il se confirme que le mix de production (betteraves du quota sucre, betteraves alcool-éthanol) de nos associés-coopérateurs leur permette de maintenir leur revenu à l’issue de la réforme du régime. Enfin, en terme de débouchés, les nouveaux contrats alcool-éthanol et les droits additionnels à livraison de betteraves sucre du quota que nous venons de leur proposer viendront stabiliser leurs emblavements.
Pour faire face à la baisse institutionnelle des marges de 20 % suite à la réforme de l’OCM sucre, vous annoncez un programme triennal qui doit permettre une économie globale de 30 millions d’euros. Comment comptez-vous réaliser ces économies ?
Les économies réalisées par Tereos ne datent pas d’aujourd’hui : entre 1990 et 2005, nous avons réduit de 23 à 19 kg équivalent fioul par tonne de betteraves la consommation d’énergie. Et la productivité de la main d’œuvre, exprimée en minutes à la tonne de betterave, a chuté de 9,10 à 4,10 dans le même temps. C’est donc un effort permanent. « Cent fois sur le métier remettre son ouvrage… ».
Les dispositions transitoires prévues par la réforme du régime sucre seront-elles suffisantes ? Souhaitez-vous un classement du sucre comme « produit sensible » par l’OMC ?
Avec une baisse progressive des prix de la betterave compensée à 64,5 % et une marge institutionnelle du fabricant de sucre en baisse de 19,5 %, une période transitoire de 4 ans est raisonnable. Concernant le fonds de restructuration, il devrait être suffisant pour viser un abandon de quota de 6 millions de tonnes. Les pays les moins efficients de l’Union européenne, généralement les pays du sud, devraient en premier lieu en être les destinataires. Concernant l’OMC, nous préférons la mise en place d’une clause de sauvegarde plutôt qu’un classement en produit sensible, car cette notion suppose de faire des concessions en terme de volumes pour l’accès au marché européen.
De quelle manière l’industrie française devra dorénavant faire jouer sa compétitivité ?
La filière betterave-sucre française est sûrement la mieux placée au monde. Sur le plan agricole, la compétitivité de la France, avec 13 tonnes de sucre achetées à l’hectare, présente un avantage comparatif de 50 % par rapport aux 24 autres pays européens. Et pour Tereos, sur le plan industriel, en fonction de la capacité moyenne des usines, le groupe dispose d’un avantage comparatif de 90 % par rapport au reste de l’Union européenne. Cela dit, le nombre de sociétés sucrières est encore très important en France par rapport à d’autres pays.
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Le projet SDHF/Cristal Union était en bonne voie. En quoi l’alternative que vous avez proposée est-elle la meilleure ?
De l’avis des dirigeants de SDHF eux-mêmes, la fusion SDHF/Tereos offre de nombreux avantages : tout d’abord, la proximité géographique qui permet de faire jouer les synergies d’une manière optimale. Ensuite, le poids commercial de Tereos sur le marché européen du sucre, grâce à ses filiales implantées en Espagne, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en République tchèque, et les implantations industrielles de Tereos en République tchèque, au Brésil et dans l’Océan indien ont été des atouts. L’avance du groupe en matière d’alcool et d’éthanol, notamment de blé, a également joué, tout comme la meilleure rémunération offerte à ses associés-coopérateurs.
Sur le marché hexagonal, comment a évolué la conjoncture l’an passé ? Alors que Sucre Union s’est décidé à produire du sucre en marque discount, êtes-vous tentés par les MDD ?
L’exercice 2004/2005 aurait été parfait si nous n’avions pas eu des difficultés sur le marché du sucre : trop de volumes sont venus peser sur le niveau des restitutions, sur celui des cotisations complémentaires, et donc logiquement sur les prix. Sur le marché français, Tereos détient une position de leader avec 40 % des quotas nationaux, et de nombreuses marques de sucres de bouche : Béghin-Say, qui a la meilleure notoriété, C’est la Vie, La Perruche, Blonvilliers, Ligne, etc. Et nous sommes évidemment sollicités par la GMS pour créer des marques distributeurs. Nous n’avons pas pour autant l’intention de nous lancer dans les MDD.
Vous annoncez de nombreux investissements de taille, en France comme à l’étranger… le groupe Tereos ne s’endette-t-il pas trop pour investir ?
En ce qui concerne les investissements en France pour la production de bio-éthanol, ceux-ci s’élèvent à 220 millions d’euros au total. Ils seront autofinancés à 50 % par des souscriptions de parts sociales des associés-coopérateurs. Au Brésil, les investissements sont échelonnés dans le temps pour accompagner la plantation de la canne en 5 à 6 ans, et les très bons résultats financiers autorisent un large autofinancement. Quant au Mozambique, c’est une première expérience, tout comme au Brésil il y a 5 ans ou en République tchèque lorsque nous avons démarré modestement en 1992. Et dans cette région, nous pouvons bénéficier de notre implantation à l’île de la Réunion.
Les perspectives de développement diffèrent-elles fondamentalement entre la production de sucre à partir de canne à sucre et celle de betterave ?
Pour la production de sucre, la situation est nettement meilleure au Brésil qu’en France. En revanche, pour la production d’alcool, elle est aussi bonne dans les deux pays, et partout dans le monde en raison de la poussée des biocarburants. Et actuellement, la production d’alcool-éthanol représente 15 % de notre activité réalisée à partir de la betterave. Mais cette proportion pourrait atteindre 30 à 35 % à moyen terme à l’horizon 2010-2015, et jusqu’à 50 % à long terme comme pour la canne au Brésil.
La diversification tous azimut de votre concurrent européen Südzucker vous donne-t-elle des idées, au-delà de la production d’éthanol ?
Non, car notre stratégie consiste à être un acteur qui compte dans les secteurs des sucres et des alcools, qui sont nos cœurs de métier, et ceci aussi bien en Europe, au Brésil que dans les PMA.