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Observatoire financier La filière viande, branche en difficulté de l’agroalimentaire français

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Selon un observatoire financier des entreprises de l’agroalimentaire français, conçu par le pôle spécialisé du groupe Crédit agricole, la filière viande se confirme comme la branche en difficulté de cette industrie en France. Un quart des entreprises sont en perte, constate la banque verte. En revanche, les autres domaines ne s’en tirent pas trop mal : les entreprises les plus grandes et les plus internationalisées seraient mieux armées que les autres. La concentration est d’ailleurs devenue forte : les 100 premières entreprises, sur un total de 11 000, réalisent 80% du chiffre d’affaires de la branche.

On savait les entreprises d’abattage et de transformation des viandes plutôt en difficulté. Une analyse du Crédit agricole (pôle agroalimentaire dirigé par François Moury) vient de mesurer l’ampleur de ces difficultés. Un quart des entreprises de ce secteur seraient en perte, constate la banque. Cette industrie voit ses résultats comprimés par plusieurs facteurs : d’une part la hausse des coûts de production en élevage, du fait de la persistance de coûts élevés des matières premières ; d’autre part, l’arbitrage des consommateurs qui, en raison d’un pouvoir d’achat contraint, se tournent vers les viandes les moins cher ; en revanche, l’endettement des entreprises reste modéré mais cela révèle surtout un secteur dont les investissements sont anciens et dont l’outil de production doit être modernisé.
Toutes les branches de ce secteur ne sont pas logées à la même enseigne. « Un domaine comme la charcuterie se porte plutôt correctement, dans un univers de la viande en difficulté, explique Philippe Chapuis, directeur de l’agroalimentaire chez Crédit agricole SA, parce que le consommateur est prêt à payer plus cher un produit qu’il consomme moins et pour lequel il est plus sensible à la qualité ». En revanche, « pour les viandes blanches, la demande en volume s’est accrue mais dans un contexte de pression sur les prix et de forte concurrence des importations. »
 
Qui va financer ?
« Un tiers des entreprises de volailles et une entreprise d’abattage sur cinq sont en “risque fort” » selon les termes du Crédit agricole. Son analyse indique que la rentabilité a baissé et se situe au plus bas de ces cinq dernières années. 23% des entreprises de la filière viandes ont un taux de valeur ajoutée inférieur à 10%. La dégradation est en général moins forte dans les grandes entreprises. Mais en moyenne, la capacité d’autofinancement est tombée à 2% du chiffre d’affaires. Dans les entreprises de moins de 500 millions d’euros de chiffre d’affaires, la rentabilité des capitaux investis est négative. À cela s’ajoute le fait que cette filière est traditionnellement tournée vers le marché national et profite peu de la croissance des marchés mondiaux. Seuls 13% du chiffre d’affaires sont réalisés à l’étranger contre 36% pour l’agroalimentaire en général. Quant au marché intérieur, les entreprises y sont de plus en plus sous la pression des importations, notamment en ce qui concerne la volaille.
Tous ces éléments posent le problème du financement des entreprises. « Le taux de rentabilité des capitaux investis montre l’ampleur du problème pour un secteur comme la volaille, explique François Moury : comment fait-on pour trouver des investisseurs dans un tel secteur qui a un besoin important de capitaux mais qui offre une rentabilité très faible et donc a toutes les peines du monde pour attirer des investisseurs ? »
« Un banquier est serein lorsque la dette de l’entreprise est inférieure à quatre fois la capacité d’autofinancement. » À l’inverse, « une capacité de désendettement de 13 ou 14 ans c’est au-delà des normes bancaires ! »
 
Lait : une bonne santé grâce à l’international
La situation des entreprises laitières, en dépit de points communs à celles de viande, est aux antipodes. Si la matière première, la lait, est touchée par la hausse des coûts de production, la situation des entreprises est bien plus favorable. Leur taux de marge brut est remonté à 34% du chiffre d’affaires, le résultat (EBITDA) (1) a progressé pour atteindre 6,7%, la capacité d’autofinancement progresse (8,2% pour les entreprises de plus de 500 millions d’euros de CA, l’investissement, après un développement important entre 2008 et 2011 s’est stabilisé tandis que l’endettement est « sans excès » selon le Crédit agricole. Cependant, ces résultats sont surtout tirés par ceux des leaders, la situation des petites entreprises, concentrées sur les produits industriels et sur le marché français étant plus difficile. De fait, la totalité de la croissance des entreprises viendrait du marché international et l’activité mondiale est réalisée à 96% par les entreprises dont le CA est supérieur à 500 millions d’euros. À noter que 70% des ventes à l’international sont destinés à l’Union européenne.
Tous ces paramètres conduisent à des entreprises dont la solidité financière n’est pas mauvaise. Seulement 9% des entreprises du secteur présentent un « risque fort » soit quatre points de moins qu’en 2008. 51% des entreprises présentent un « risque faible ».
 
« Taille critique »
Quels que soient les secteurs, le critère de la taille des entreprises pèse lourd. Selon Philippe Chapuis, « on constate que le segment des entreprises réalisant entre 50 et 500 millions d’euros de chiffre d’affaires est le segment des entreprises les plus fragiles : elles ont peu de marques, subissent les effets ciseaux des prix de vente/prix des matières premières, sont les moins internationalisées, sont les moins manœuvrantes, etc. La question de la taille critique des entreprises se pose ». En revanche, constate François Moury, « plus une entreprise bénéficie d’une intégration de l’amont à l’aval, plus sa chaîne de valeurs est optimisée et plus elle peut être performante ». Pour la plupart des entreprises, « sur le marché français, on note que la croissance est portée par l’effet prix. Mais cela s’accompagne d’un écrasement des marges ». Le cas typique est celui de la viande. Pas de fatalisme pour autant. « Certains industriels ont compensé ce phénomène par des progrès de productivité ».
 
Tous les maillons concernés
Quelle sera la suite après cette analyse? « Ce travail est un diagnostic, explique François Moury. Quant aux solutions la réflexion amène à penser surtout qu’il faut, entre autres, avoir des relations plus équilibrées entre les maillons des filières. Mais les solutions passeront par un ensemble de facteurs, qui touchent l’amont agricole (règlementations environnementales et sociétales, capacité à investir, à améliorer sa compétitivité) autant que les entreprises de transformation elles-mêmes. »
 
(1) Ebitda : Rentabilité d’exploitation, soit la valeur ajoutée dont on déduit les charges de personnel, impôts et taxes

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