La fin des quotas prévue en 2017 pourrait amener de nouvelles restructurations dans l’industrie sucrière européenne, mais libérer des capacités de développement de la production de produits sucrants (sucre et isoglucose). Seule condition à un tel développement : une compétitivité accrue des usines. Tereos soucieux de son « excellence industrielle » s’y prépare avec un ambitieux programme d’investissements. En ces périodes de forte volatilité des marchés, le 1er sucrier français mène une stratégie de long terme en s’appuyant sur la diversification de ses activiités et la valorisation des savoir-faire de ses clients utilisateurs de produits sucrants, un domaine dans lequel Tereos développe une véritable expertise. Alexis Duval, président du directoire de Tereos, présente à Agra alimentation la stratégie du groupe pour l’après-quotas.
Ce sera le second rendez-vous à ne pas rater pour l’industrie sucrière française. Après 2006, année des restructurations qui ont touché toute l’industrie européenne, l’Union européenne se prépare à un second rendez-vous plus que décisif en 2017.
Même s’il estime que cette réforme arrive un peu tôt pour une industrie aussi lourde que celle du sucre, Alexis Duval y voit l’occasion de tirer son épingle du jeu pour son groupe coopératif. « La France possède de réelles opportunités de développement à condition que nous améliorions encore davantage la compétitivité de notre outil industriel », précise le président du directoire du 2e sucrier européen.
Conserver son leadership européen
Même si le très influent syndicat des planteurs français réclamait le maintien de l’organisation du marché sucrier sous sa forme actuelle jusqu’en 2020 (notamment pour combler le déficit de productivité de la betterave sur la canne), la date retenue pour la fin des quotas n’effraie pas celui qui a succédé à son père aux commandes de Tereos le 1er octobre 2012.
« En Europe, notre pays n’est pas mal placé en termes de compétitivité, même si ces dernières années, nous avons perdu quelques points par rapport à nos concurrents directs de l’Europe du Nord que nous avons à rattraper », estime cet ancien d’HEC qui a débuté sa carrière chez Sucden (Sucre et Denrées). Selon lui, certains pays sont allés plus loin en 2006 dans la restructuration de leurs outils industriels, leur permettant de mieux se positionner dans la compétition européenne.
L’industrie française réagit néanmoins pour conserver son leadership européen, et ne doit pas relâcher ses efforts. « On se prend en main. Notre dynamique est bonne. Nous investissons dans nos usines et mettons les bouchées doubles en matière de recherche notamment avec le programme AKER», poursuit Alexis Duval en soulignant que la volatilité actuelle des marchés représentait l’un des plus grands risques du secteur. « C’est une variable dont il faut tenir compte plus que jamais, notamment à un moment où les pouvoirs publics se désengagent du secteur. C’est la raison pour laquelle nous devons accroître notre compétitivité, explique-t-il, et diversifier nos risques sur plusieurs métiers et matières premières. »
De réelles perspectives de développement
La fin des quotas devrait modifier une seconde fois la carte de l’industrie sucrière européenne : Espagne, Italie, Grèce… au Sud, Lituanie et Finlande… au Nord, sont autant de pays qui pourraient pâtir de l’ouverture à plus de concurrence. Des pays comme la Hongrie, pourraient voir diminuer leurs surfaces betteravières… mais voir augmenter en parallèle leurs surfaces de maïs.
C’est un autre aspect de la réforme : si les quotas sucriers disparaissent en 2017, il en sera de même pour les quotas d’isoglucose. « La consommation européenne d’isoglucose est faible comparée à celle du sucre », souligne Alexis Duval qui voit là de réelles perspectives de développement. En effet, si la consommation européenne de sucre avoisine les 18M tonnes, celle d’isoglucose n’est seulement que de 700 000T/an ! « Mais elle pourrait atteindre jusqu’à 2,5M tonnes selon certaines études », explique le patron du 2e producteur européen de produits sucrants à partir de céréales qui compte bien maintenir ses positions sur ce marché.
Pour répondre à de tels développements aussi bien en sucre qu’en isoglucose, Tereos fait de la compétitivité de son outil industriel sa priorité. Pour maintenir ses positions en Europe et ne pas se laisser rejoindre par ses concurrents allemands.
Le groupe a trois ans pour se préparer au changement en améliorant encore davantage son excellence industrielle, notamment dans ses 9 sucreries distilleries françaises. C’est l’objet du programme d’investissements de 150 M€ engagés sur la période 2012-2017 visant à faire baisser de 15% sa consommation énergétique.
Diminuer la consommation énergétique
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Ce programme ambitieux comprend plusieurs volets, tant agricoles qu’industriels.
Les améliorations envisagées par Tereos coïncident d’ailleurs avec les propositions récentes de la CGB constituant de véritables avancées interprofessionnelles. Le syndicat betteravier français a en effet donné son feu vert à une révision du système de la tare terre avec prise en compte d’une « nouvelle équation financière », à la modernisation des centres de réception (rien n’avait été entrepris depuis 40 ans dans le domaine) et du poste « déterrage » ainsi que dans la forfaitisation du collet.
« La forfaitisation du collet a été prônée depuis longtemps par Tereos mais sans jamais avoir beaucoup rencontré d’écho jusqu’à présent », relève Alexis Duval. « Le fait que 80% de la profession soit sous statut coopératif en France depuis le rachat de La Vermandoise par Cristal Union représente un nouvel équilibre », rappelle-t-il.
En ce qui concerne le volet industriel, Tereos concentre tous ses efforts pour diminuer sa consommation énergétique (l’énergie représente en effet 30% de ses coûts de production). L’enjeu de la consommation énergétique est crucial pour le 5e plus gros acheteur français de gaz. « Il y a peu, nous avons mis en service la méthanisation des vinasses de distillerie dans la sucrerie-distillerie d’Artenay situé au nord d’Orléans. Ce projet avait été lancé en février 2012. La réintroduction du méthane ainsi produit nous permet une autosuffisance en énergie pour 50 % des besoins la seule distillerie », souligne-t-il.
Mais la stratégie industrielle de Tereos vise également à allonger la durée de campagne de certains de ses sites pour en diminuer les charges fixes. « On ne pourra jamais lutter avec le Brésil qui, utilise d’une part la bagasse comme énergie et qui d’autre part, dispose de 240 jours de campagne quand nous tournons dans le meilleur des cas sur 120 jours.Mais en étant parmi les tous premiers en Europe, nous pouvons continuer à assurer des débouchés rémunérateurs à nos associés coopérateurs », explique le responsable du N°2 coopératif français derrière InVivo.
La montée en puissance d’Artenay
Tereos doit réduire l’écart de compétitivité existant actuellement dans ses installations d’Artenay avec ses autres sites français. « Nous sommes à 80 jours de campagne dans cette sucrerie alors que nos autres sucreries tournent autour de 120 », explique-t-il tout en précisant qu’Artenay a d’ores et déjà la plus longue durée de campagne des sucreries du sud du bassin parisien.
Pour passer de 80 à 120 jours de campagne annuelle, Tereos a besoin d’environ 5 000 ha supplémentaires autour de la sucrerie distillerie d’Artenay. Objectif : travailler 1,5M tonne de betteraves par an au lieu du million de tonnes actuel.
Les surfaces seront consacrées à trois types de productions : l’alcool, le sucre hors quota et le sucre sous quota, Tereos pouvant en attribuer dans le cadre du « coefficient d’achat » qui donne à toute sucrerie la possibilité d’attribuer à ses planteurs une fraction de quota sucrier.
Le groupe proposera aux agriculteurs qui n’ont jamais cultivé de betteraves de devenir coopérateur. 300 à 500 agriculteurs pourraient être concernés dans l’hypothèse de surfaces de 10 à 15 ha. Le conseil d’administration du groupe a donné son feu vert le 5 septembre dernier à cette initiative qui prépare dès à présent l’après quota.
Les limites d’un financement par la dette
« Le fait de travailler sur des marchés très volatils nous oblige à raisonner sur le long terme », précise Alexis Duval, tout en rappelant que face à une volatilité accrue des marchés, le succès de Tereos ne pouvait que se bâtir dans la durée. Mais il reconnaît que l’existence même de ces cycles pose parfois des problèmes de financement. « Nos résultats obtenus en 2008-2009 nous ont fait toucher du doigt les limites d’un financement basé seulement sur la dette », en rappelant toutefois que le groupe coopératif a depuis divisé par deux son niveau d’endettement.
« Pour pallier un tel inconvénient, nous avions décidé de faire entrer de nouveaux partenaires, notamment financiers comme Unigrains ou l’IDIA au niveau de nos filiales non coopératives. Puis en 2007, s’est présentée l’opportunité d’introduire en Bourse notre filiale brésilienne (Guarani) pour financer notre développement. Au Brésil, nous sommes ainsi passés de la 18e place à la troisième place. Une ascension permise uniquement par le recours au marché », a-t-il rajouté.
Depuis, Tereos possède 70% du capital de cette filiale côtée à la Bourse de Sao-Paulo (Tereos Internacional). Les 10 coopératives céréalières françaises partenaires de Tereos en possèdent 20% et le reste est détenu par la Bourse. « Si on a un projet de croissance externe qui exige des capitaux extérieurs, on a la possibilité de le réaliser tout en restant largement majoritaire dans Tereos Internacional », a-t-il conclu. Un des bons côtés de la Bourse « est d’être une bonne école en termes de rigueur et de reporting mais aussi de ne pas trop reposer sur l’endettement. On a également vu que c’était compatible avec une stratégie de long terme ».
Avec désormais 80% de l’industrie sucrière française sous statut coopératif, la filière dispose de son équilibre pour affronter les enjeux de l’après-quota.