La crise des matières premières agricoles, qui avait surpris en 2007-2008, a repris de plus belle. Elle touche par effet de domino toutes les productions, des denrées tropicales aux céréales et aux produits laitiers, mais les hausses ont beaucoup plus de mal à se répercuter dans les filières viandes. Les industries alimentaires les affrontent aussi de plein fouet et se heurtent à un refus des distributeurs de toute révision tarifaire. Le consommateur, qui subit déjà bien d’autres hausses, n’est pas vraiment préparé à mettre quelques centimes de plus pour ses aliments courants et surtout si on l’entretient dans l’idée que les marges sont opaques.
L’année 2010 a donné les premiers signaux d’une forte remontée des matières premières d’origine végétale. Les cours, un moment stabilisés en octobre et novembre, ont repris leur progression à la hausse mi-décembre, provoquant les pires inquiétudes dans le monde déjà très malmené de l’élevage : ses coûts de production s’envolent, comme l’explique le pôle animal de Coop de France, puisque aujourd’hui l’indice IPAA, qui regroupe un panier de matières premières pour l’alimentation animale, dépasse de plus de 10 points le maximum enregistré lors de la flambée des cours de 2007/2008.
Malgré l’action des fabricants d’aliments qui atténuent et retardent l’impact de la hausse des prix des matières premières, les prix de l’aliment porc (indicateur IFIP) et de l’aliment poulet (indice ITAVI) ont augmenté de 40% en un an. Depuis juillet 2010, l’impact du renchérissement du prix des matières premières agricoles d’origine végétale sur les prix de revient des produits animaux est de l’ordre de 15 à 20 centimes d’euros par kilo de porc ou de volaille.
Revaloriser les prix de la viande
Dans le contexte actuel, la hausse progressive des prix de l’aliment et l’accroissement consécutif des coûts de production des filières animales devraient se poursuivre au cours des prochaines semaines, sans perspective d’atténuation ou de baisse à court terme.
A l’autre bout de la chaîne, les prix à la consommation de la volaille n’ont augmenté sur l’année 2010 que de 2,7 % et celui du porc est resté stable démontrant une trop faible prise en compte, voire une absence totale de répercussion, de la hausse des coûts de production dans le prix au consommateur. Cette situation, que l’on retrouve aussi dans les filières bovine et ovine, met en danger, selon Coop de France, la pérennité des filières animales françaises, du producteur à l’outil d’abattage et de première transformation. « Quel secteur peut survivre sans répercuter la hausse de ses coûts de production ? Une revalorisation des prix à la consommation est urgente et nécessaire, démontre cette organisation. Une hausse de quelques dizaines de centimes d’euros au kilo pour le producteur n’aurait qu’un impact très faible pour le consommateur. Le maintien d’un secteur agroalimentaire fort, source importante d’emploi, mais aussi gage de qualité et de proximité pour le consommateur, passe par une juste rémunération de chaque maillon des filières animales ».
Le monde manque de produits laitiers
Les mêmes phénomènes haussiers affectent l’économie laitière et la situation n’est pas aisée à maîtriser pour les entreprises françaises. Comme le souligne l’association des transformateurs ATLA, partout la demande mondiale de produits laitiers est en forte hausse au sortir de la crise financière et économique de 2008. La demande est repartie de l’avant depuis mi-2009 sur les poudres de lait, les fromages et le beurre, et en particulier dans les grands pays émergents. Ainsi le volume du commerce mondial a augmenté de 18% en 2010 pour la poudre de lait écrémé, de 5 % pour les poudres grasses et de 14 % pour les fromages. Des pays importateurs gonflent considérablement leurs achats, ainsi les importations de la Chine augmentent de 88 % pour la poudre de lait entier et celles de la Russie progressent de 24 % sur le beurre et de 26 % pour le fromage.
Or, face à une demande laitière en plein boom, la production mondiale n’est pas à la hauteur car elle a été affectée par plusieurs événements climatiques néfastes : sécheresse en Nouvelle-Zélande, qui aurait fait reculer la collecte de 5 à 10 % la collecte du principal exportateur mondial ; canicule estivale en Russie, Ukraine et Biélorussie qui aurait fait baisser dans les mêmes proportions depuis juillet 2010 ; et inondations au Pakistan à l’automne. La hausse de la production laitière en France (+3 % en 2010), en Europe (+1,2 %) et aux Etats-Unis (+2,5 % environ) n’est pas suffisante pour couvrir la croissance de la demande mondiale en produits laitiers.
Or, dans le secteur laitier, les stocks sont au plus bas : aucun stock pour la matière grasse, et 190 000 tonnes de stocks pour la poudre de lait écrémé, soit 6 % seulement de la production mondiale, qui sont en voie de réduction.
Le mouvement va s’amplifier
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Pareil déséquilibre entre l’offre et la demande ne peut que provoquer une hausse inéluctable des prix des produits laitiers de commodités. Leur flambée entre décembre 2009 et décembre 2010 atteint +28 % pour le beurre vrac destiné à l’industrie, +23 % pour la poudre de lait écrémé et +18% pour le fromage cheddar.
Et ce mouvement risque de se poursuivre, voire de s’amplifier si l’on se réfère aux anticipations des opérateurs mondiaux. Ainsi, les enchères organisées par la coopérative laitière néo-zélandaise Fonterra, le leader du marché mondial des poudres et du beurre, donnent le ton : l’enchère du 18 janvier situe le prix du beurre à 3650 euros la tonne de beurre vrac 82%, soit une hausse de 11 % en un mois et de 40 % en un an et un niveau supérieur au prix actuel dans l’Union européenne. Et pour les livraisons de juillet, ce prix monte à 3750 euros. Pour la poudre, la hausse est déjà de 14 % en un mois car le marché mondial s’emballe sous l’effet des gros achats effectué par l’Algérie qui, confrontée à des risques d’émeutes de la faim ne trouvent plus sur le marché mondial les quantités de poudre correspondant à leurs besoins.
En France, le prix payé au producteur laitier suit l’évolution des marchés et il a déjà augmenté de 9,4% en moyenne en 2010 par rapport à 2009 et pour le seul mois de janvier 2011, la hausse est d’environ + 8% sur un an. Aussi, prévient Olivier Picot, président d’ATLA, si « pour les producteurs, c’est une bonne nouvelle c’est à la condition que la distribution accepte les augmentations qui en résulteront ». Il serait donc difficilement concevable que « de telles augmentations ne se traduisent pas sur les produits quand le lait représente une part très importante du produit » (beurre, fromage, yaourt).
L’Ania en appelle au chef de l’Etat
Mais pour qu’une répercussion normale des hausses puisse se faire, il faudrait sans doute un peu plus d’écoute de la part des distributeurs. Or, tel n’est pas le cas, au point que l’association nationale des industries alimentaires donne de la voix. Le président de l’Ania vient ainsi de faire savoir qu’il avait fait remonter sa préoccupation au plus haut niveau de l’Etat.
Dans une lettre au président Sarkozy, Jean-René Buisson dénonce le fait que les distributeurs « refusent systématiquement les augmentations de tarifs » demandées par les industriels. Alors que les distributeurs et les fournisseurs négocient les contrats annuels qui doivent entrer en vigueur début mars, ce refus met « en péril l’équilibre financier de nombreuses entreprises », affirme l’Ania.
« Dans un contexte de pénurie mondiale, les augmentations du coût des matières premières et de l’énergie notamment, sont inévitables », indique dans cette lettre Jean-René Buisson. « La répercussion de ces charges contraintes (qui concernent également le coût des emballages, taxes et diverses contributions telles qu’Eco-emballage) ne peut être supportée par les seuls industriels ou agriculteurs, au risque de détruire la valeur et les emplois de la filière », ajoute-t-il.
Alors que les entreprises agroalimentaires françaises transforment actuellement 70% de la production agricole, « l’indépendance alimentaire de notre pays pourrait, à terme, être fragilisée, écrit le président de l’Ania. En effet, faute de visibilité sur les engagements de leurs clients, les entreprises ne peuvent plus se positionner sur les marchés de matières premières qui sont, par conséquent, préemptés par les autres pays n’ayant pas à subir les mêmes comportements irresponsables au sein de leur filière ».
« Les négociations commerciales sont en cours, on a encore plus d’un mois. Il n’y a pas de raison de s’alarmer particulièrement », estime de son côté Jérôme Bédier, président de la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution (FCD). « On est dans une conjoncture qui est un peu plus difficile que d’habitude, parce qu’il y a des hausses de matières premières alimentaires », avait-il dit devant la presse la semaine dernière, précisant que les industriels réclamaient en moyenne aux distributeurs une hausse des tarifs alimentaires entre 5 et 8%. Et que les distributeurs s’employaient à ce que « les prix bougent le moins possible ».
UFC Que choisir repart en guerre contre les marges
Côté consommateurs, la flambée des cours agricoles occupe moins les esprits que celle de l’essence. Seraient-ils forcément heurtés par une éventuelle répercussion des hausses sur les produits en rayons ? Pas si sûr, à moins d’être très à l’écoute des campagnes d’organisations consuméristes comme UFC Que choisir. Car l’association de consommateurs revient sur le sujet et choisit en tout cas son moment pour dénoncer une « cagnotte » captée selon elle par les industriels et les distributeurs à travers l’évolution des marges brutes de produits alimentaires, au détriment des consommateurs et des agriculteurs.
Alors que les prix des matières premières agricoles, très volatils ces dernières années, flambent de nouveau, et que leur répercussion sur les étiquettes, en cours, est annoncée comme « inéluctable », l’association a étudié l’évolution des prix de deux produits peu transformés, le lait et le filet de poulet depuis 2000. Elle en déduit que « les hausses de prix agricoles sont systématiquement répercutées en rayon » mais que leurs baisses « ne sont pas ou mal répercutées ».
En analysant l’évolution des marges brutes du lait depuis 2000, l’association a calculé que le consommateur avait subi depuis neuf ans « une dépense supplémentaire de 1,6 milliard d’euros pour le lait UHT et de 7,7 milliards d’euros pour le poulet », a indiqué Olivier Andrault, chargé de mission sur l’alimentation, qui fait pourtant le distinguo entre marges brutes et bénéfices car, a-t-il souligné, il faut déduire de ces marges les charges, les coûts salariaux, l’énergie...
« Comment ne pas s’indigner devant cette absence de toute logique économique dans la formation des prix ? », a déclaré le président de l’UFC Alain Bazot qui, pour mettre fin à cette « confiscation de la baisse des prix agricoles au détriment des consommateurs » demande « d’urgence que l’Observatoire des prix et des marges identifie enfin les causes réelles de l’inflation des marges brutes de l’industrie et de la distribution », et que les pouvoirs publics mettent en place « un coefficient multiplicateur sur les prix des produits alimentaires bruts ou peu transformés ».