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Viandes La FNSEA et Jean-Paul Bigard trouvent un compromis

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Un accord sur les prix a été arraché, le 10 novembre, entre la FNSEA, la FNB, les Jeunes agriculteurs et le groupe Bigard, numéro un de l’abattage en France. Une hausse de 0,05€/kg du prix d’achat de la viande issue de vache allaitante et de 0,02€/kg pour celle de vache laitière a été effectivement validée par les parties, à huis clos. L’interprofession en échec, le ministre de l’Agriculture a dû intervenir afin de relancer « le dialogue ». Depuis deux mois, les éleveurs de viande bovine revendiquent une hausse de leurs prix de vente, stables depuis 10 ans, afin de faire face à leurs coûts de production en hausse depuis la récente flambée des céréales. La situation s’était crispée le 7 novembre avec le blocage par les éleveurs de 9 sites industriels de la société Bigard.

Une hausse de 0,05€/kg du prix d’achat de la viande issue de vache allaitante et de 0,02€/kg pour celle de vache laitière, tel est l’engagement du groupe Bigard. Annoncé le 10 novembre par la FNSEA, la Fédération nationale bovine (FNB) et les Jeunes agriculteurs (JA) à la suite d’une réunion à huis clos avec Jean-Paul Bigard, cette mesure est accompagnée de la levée des assignations en référé des éleveurs par la société. Ces deux engagements devaient prendre effet le 11 novembre, en même temps que la levée des blocages des 9 abattoirs de la part des éleveurs. Pour Bernard Malabirade de la FNB de Toulouse, les éleveurs devraient ressentir les résultats de ces négociations sur les cotations dans les 12 à 13 semaines qui viennent. D’autant plus que les autres industriels, comme le groupe coopératif Terrena, se sont engagés à suivre ce mouvement de hausse. A la question de l’écart entre les 0,6€/kg demandé et les 0,05€/kg obtenu, Pierre Chevalier, président de la FNB répond : « Pensez-vous sincèrement que l’on peut imposer demain une hausse de 0,6€/kg ? Cela doit se faire progressivement.» Il ajoute que « faire revenir une entreprise qui fait 42% de l’abattage dans l’interprofession est un événement » et parle d'« un contentieux lourd avec l'entreprise Bigard ». Autre succès revendiqué, l’utilisation dans tous ses abattoirs d’une machine à classer homologuée. Pour Dominique Barrau, secrétaire général de la FNSEA, l’entreprise Bigard s’est ainsi « engagée à rentrer dans le rang ».

La trésorerie des éleveurs mise à mal
Une entrecôte achetée 3€/kg à l’éleveur et revendu 17€/kg au consommateur, il y a de quoi se désespérer quand on est producteur de viande bovine. C’est exactement ce qui se passe depuis plusieurs mois et le blocage des abattoirs du groupe Bigard, depuis le 7 novembre, n’est que la conséquence d’un conflit entre éleveurs et industriels de la viande qui dure depuis longtemps. Déjà en octobre, les éleveurs avaient lancé des signaux d’alerte en bloquant quelques heures les abattoirs du même groupe à Evron (10 octobre), Sablé-sur-Sarthe (18 octobre) et Cholet (19 octobre). Depuis près de 10 ans, selon la FNB, les prix à la production n’ont pas évolué. Avec la flambée du prix des céréales de cet été, les coûts de production des éleveurs ont explosé. Les trésoreries mises à mal depuis trois ans ne résistent plus à cet effet d’étau et les éleveurs ont demandé rapidement une hausse de 0,6€/kg pour pouvoir rétablir un équilibre dans leur compte. « Ils ont porté cette demande à tous les niveaux, “sur le terrain” dans les départements comme au plan national, auprès de chaque acteur de la filière comme du ministre de l’Agriculture et des pouvoirs publics », souligne un communiqué de presse de la FNB, de la FNSEA et des JA du 3 novembre. Le 26 octobre, dans une conférence de presse, la FNB, soutenue par les JA et la FNSEA, dénonce un marché « verrouillé artificiellement ». Le groupe Bigard, numéro un de l’abattage en France (42% de part de marché) est accusé de « faire pression à la baisse sur les prix payés aux producteurs ». Situation d’autant plus intenable que, d’après la FNB, « les indicateurs de marché sont objectivement positifs ».

0,6€/kg carcasse demandé en plus
En octobre, les consommateurs avaient aussi été pris à partie grâce à des actions de stickage dans les grands magasins sur tout le territoire français. Des actions auprès des industriels sur les lieux de cotations avaient également été organisées. Seulement, « force était de constater que rien ne se passait », selon la FNSEA. Le 3 novembre, la FNB se réunit en un conseil extraordinaire et décide d’une « action d’ampleur nationale » : bloquer neuf sites industriels du groupe Bigard sur les 17 qu’il possède pour une durée illimitée. Les noms des sites et les dates de blocage sont tenus secrets pour préserver « un effet de surprise ». Le 5 et 6 novembre, toujours rien, sauf à Lyon où une opération de vente directe de 100 000 steaks hachés, soit l’équivalent de 50 vaches, est mise en place par la FDSEA du Rhône et les JA, pour sensibiliser le consommateur sur la répartition des marges. Finalement, à partir du 7 novembre, les abattoirs de Cholet, Cherré, Coutances, Feignies, Metz, Cuiseaux, Villefranche, Egletons et Castres sont bloqués jour et nuit. Les éleveurs se relaient toutes les douze heures sur les sites. Ils interdisent le moindre transit sur les plateformes de livraison. Le mouvement est « très organisé », décrit Jean-Pierre Fleury, secrétaire général de la FNB. Sur les exploitations, le travail continue grâce à la « solidarité » entre éleveurs. Les autres syndicats sont invités à rejoindre les blocages, ce qui se passe en Corrèze par exemple. La Confédération paysanne et le Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) viennent renforcer les troupes durant quelques heures à l’abattoir d’Egletons. La Coordination rurale, par contre, refuse de bloquer les abattoirs. Toujours en Corrèze, le 7 novembre encore, les manifestants interceptent deux camions de viande d’origine espagnole qui auraient dû décharger à Egletons. Le premier sera reconduit à la frontière par les manifestants, créant une chaîne militante de département en département. Des « actions ponctuelles » de quelques heures ont lieu devant les abattoirs de Vitré, Quimperlé et Quemener, le 9 novembre, d’après Guy Hermouët, vice-président de la Fédération nationale bovine. L’abattoir de Quimperlé n’est pas bloqué pour préserver les écoulements de production des éleveurs de porc, eux aussi en crise. En effet, comme le précise Jean-Michel Serres, président de la Fédération nationale porcine, « les porcs ne peuvent pas rester plusieurs jours sur une exploitation sans partir à l’abattoir ». Le cycle du porc et la conduite en bande nécessitent un départ régulier des animaux.

Bruno Le Maire intervient le 8 novembre
Le 8 novembre, le ministre de l’Agriculture, Bruno le Maire, intervient dans le conflit et annonce sur Europe 1, qu’il rassemblera le 9 novembre « un certain nombre d’acteurs de la filière au ministère de l’Agriculture ». Ils regarderont ensemble « quelles sont les solutions rapides que l’on peut apporter à ces difficultés ». Le ministre ajoute : « Dans l’ensemble de la filière, que ce soit les industriels, la distribution, il faut que tout le monde soit autour de la table, il faut qu’on arrive rapidement à un meilleur prix pour les producteurs ». Car, « lorsque vous avez une filière qui ne va pas bien, que vous avez des éleveurs qui sont dans la détresse (...) pour arriver à discuter sereinement, il faut d’abord que les éleveurs aient le sentiment qu’ils sont justement rémunérés. C’est le préalable absolu. » Jean-Paul Bigard, « leader européen de la viande bovine », selon lui, et président du Syndicat national des industriels de la viande (Sniv-SNCP), est absent depuis un certain temps aux réunions de l’interprofession Interbev. Selon la FNB, il pratique « la politique de la chaise vide », ce qui rend d’autant plus difficile toute négociation. Convoqué le 9 novembre par le ministre de l’Agriculture, il ne viendra pas. Bernard Treguer, directeur général de Bigard et Jean-Pierre Joutel, 2e directeur général de la société, sont mandatés à sa place. Il expliquera cette absence par « un voyage à l’étranger prévu de longue date », dans une déclaration écrite du jour même. Dominique Langlois, président d’Interbev, Pierre Chevalier, président de la FNB, Gérard Poyer, président de la Fédération française des commerçants en bestiaux, Pierre Halliez, directeur général du SNIV et d’autres membres de l’interprofession seront, eux, présents.

Le dialogue reprend le 9 novembre
« Le dialogue reprend », annonce Bruno Le Maire à la sortie de la réunion qu’il vient d’orchestrer. Accompagné d’« un plan de sortie de crise », validé par les différents acteurs de la filière, il en expose le premier point : « Le relèvement des prix à la production ». Mais comme il le précise très vite, un prix ne se relève pas « par décret. » Reste donc à prendre des mesures au sein de la filière pour tirer les prix vers le haut. Pour cela, il « souhaite que l’interprofession se réunisse enfin au complet » et « que certains acteurs qui pratiquaient la politique de la chaise vide reviennent à la table de négociation ». « Une feuille de route », acceptée par les membres de la filière, délivre les sujets à aborder au sein d’Interbev : amélioration de la segmentation du marché vache laitière/vache allaitante, mise en place d’indicateurs de marché, généralisation de la machine à classer dans les abattoirs pour le 1er janvier 2011, contractualisation... Bruno Le Maire n’hésitera pas à intervenir par décret si le délai n’est pas respecté en ce qui concerne la machine à classer ou si des accords n’étaient pas trouvés au sujet de la contractualisation. Pour faciliter le dialogue, il nomme Loïc Gouëllo, inspecteur général du ministère, comme médiateur, chargé de suivre le dossier et d’assister aux réunions d’Interbev. Il demande, d’autre part d’« avoir dès la fin de l’année 2010, de la part de l’Observatoire des prix et des marges, un premier rapport qui portera exclusivement sur la formation du prix dans le domaine de la viande bovine ». Pierre Chevalier déclare en sortie de réunion qu’« aucun accord n’est trouvé » sur une hausse des prix à la production et appelle donc les producteurs à continuer les blocages. Le groupe Bigard de son côté assigne certains éleveurs en référé à Cherré, Coutances et Cholet.

Interbev se réunit « au complet » le 10 novembre
Le 10 novembre, l’interprofession se réunit officiellement, conformément à la demande du ministre. Jean-Paul Bigard y est à nouveau absent, mais le Sniv –SNCP est tout de même représenté. Modification du cahier des charges de la restauration collective afin de privilégier les circuits courts (marché de 350 000T/an), modification de la réglementation notamment sanitaire sur les marchés d’export afin de faciliter les échanges sur des catégories mal valorisées en France, généralisation de la machine à classer les carcasses dans les abattoirs avant le 1er janvier 2011, fin de l’indexation du cours de la viande bovine de race allaitante sur celui de la vache laitière de réforme, campagne de communication pour valoriser les races à viande dans les circuits de la grande distribution (1 million d’euros), projet de contrat-type de contractualisation dans lequel figurera un ensemble d’indicateurs de tendance de marché et de coûts de production… le bilan des rencontres de ces deux derniers jours entre les protagonistes de la crise, ministre compris, n’est pas nul. Pour autant, aucun accord sur les prix n’est trouvé. Ce n’est que quelques heures plus tard, à la suite d’une réunion avec Jean-Paul Bigard lui-même cette fois-ci et sans les membres de l’interprofession que la FNSEA, la FNB et les JA annoncent l’accord des 5 centimes de hausse sur le prix d’achats de la viande issue de vache allaitante et de 2 centimes pour celle de vache laitière. Reste à l’appliquer.

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