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Matières premières agricoles La France doit encore convaincre l’Union européenne

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La volatilité des cours des denrées agricoles, ferment d’instabilité sociale et d’émeutes de la faim, inquiète de plus en plus les instances internationales. Elle est en bonne place dans l’agenda de la présidence française du G20. Le consensus sur ce point n’est pas certain au niveau européen. Paris n’a pas hésité à tourner publiquement en dérision une analyse – encore au stade de projet – de la Commission européenne qui minimisait totalement le rôle joué par la spéculation dans l’instabilité des prix. Il ne s’agissait que d’un document provisoire qui sera largement corrigé au moment de son adoption par les commissaires. Reste que cet épisode en dit long sur les relations de confiance entre Paris et Bruxelles, surtout s’agissant d’un dossier très sensible sur lequel les Européens devraient faire preuve de la plus grande cohésion. En fait, ces divergences reflètent celles qui existent, traditionnellement, entre une tendance plutôt régulatrice que symbolise la France et une tendance non-interventionniste emmenée par la Grande Bretagne et les pays du Nord principalement.

Même si les hausses de prix, notamment sur les céréales, ont été fortes depuis l’été et encore récemment, la situation ne semble pas être la même qu’en 2007-2008, a estimé Dacian Ciolos, qui faisait le point sur l’état des marchés internationaux devant les ministres de l’agriculture de l’UE réunis le 24 janvier à Bruxelles. Selon lui, même si les marchés peuvent être tendus, il y a sur-réaction au niveau des prix par rapport à ce que disent les fondamentaux physiques.
Le commissaire européen à l’agriculture a considéré que la transparence des marchés pouvait encore être améliorée à l’échelle internationale en rendant plus pertinents les échanges de données, en particulier celles concernant les stocks. Il a aussi jugé utile de se poser la question d’un lieu de discussion au niveau mondial entre les exportateurs et les importateurs qui dominent le marché pour ne pas simplement constater les crises quand elles arrivent.
Enfin, M. Ciolos a prôné une réflexion sur la constitution de stocks régionaux dans les zones importatrices et de stocks de réserve, en particulier pour faire face aux besoins humanitaires dans des situations d’urgence. Une ligne assez proche, en somme, de la position de la France.

Les prévisions de la Commission
Relever les défis sur les marchés des produits de base et des matières premières : tel est, justement, le titre d’une communication que la Commission européenne devait adopter le 26 janvier, mais dont elle a reporté la publication d’une semaine au moins.
Ce document devrait notamment tirer trois conclusions des prévisions des organisations internationales et des services bruxellois : « les prix des produits agricoles devraient rester à un niveau plus élevé que leurs moyennes historiques, renversant ainsi leur tendance à la baisse sur le long terme, au moins pour un avenir prévisible » ; « la volatilité des prix devrait rester forte, bien que demeurent des incertitudes en ce qui concerne ses causes et sa durée » ; « le niveau des prix des intrants utilisés en agriculture devrait également rester plus élevé que les tendances historiques ».
La Commission devrait aussi annoncer, dans sa communication, qu’elle compte organiser, avant le prochain sommet du G20 en novembre à Cannes, une conférence consacrée à ces questions et préparer une analyse économique de l’évolution récente des prix des matières premières et des relations entre les marchés des produits financiers et des produits de base.

Paris et Bruxelles « pas dans le même monde »... pour l’instant
Alors qu’il n’avait même pas été adopté par la Commission, ce projet de communication sur les marchés des produits de base et des matières premières a été sévèrement critiqué par la France. Une version – provisoire – de ce texte affirme en effet qu’ « il n’y a pas de preuve concluante de causalité entre l’activité sur les marchés des produits dérivés et la volatilité accrue et les hausses de prix sur les marchés physiques sous-jacents ». Et aussi qu’« il n’y a pas de preuve systématique ou concluante suggérant que le processus de formation des prix sur les marchés des produits de base ait changé ces dernières années du fait de l’importance croissante des marchés dérivés ».
« On ne doit pas vivre dans le même monde », a commenté Bruno Le Maire, le 24 janvier à Bruxelles, en réponse à la question d’un journaliste qui lui faisait remarquer que la Commission ne semblait pas considérer la spéculation comme l’une des causes de la volatilité croissante des prix agricoles. « Dans mes analyses, je n’ai pas la Commission derrière moi », a déploré le ministre français de l’agriculture, qui a jugé « évident que la spéculation accroît l’instabilité des prix ».
Interrogé à son tour par la presse, Dacian Ciolos a insisté sur le fait que le document en question n’avait pas encore été adopté par le collège européen. « Oui bien sûr, il y a un lien entre la spéculation et la volatilité des prix. Mais il faut voir jusqu’à quel point », a déclaré le commissaire à l’agriculture, affirmant qu’aucun membre de la Commission ne niait l’existence d’un tel lien.
Le texte définitif devrait apporter des précisions sur l’interaction et la causalité entre la « financiarisation » des marchés et la volatilité des prix, sur la transparence des marchés et enfin sur les ajustements à apporter en matière de politique de développement et de politique commerciale.

Les objectifs du chef de l’Etat français pour sa présidence du G20
A Paris, Nicolas Sarkozy, qui présentait le 24 janvier à la presse les priorités de la présidence française du G20, a utilisé le ton de l’ironie pour commenter le projet de communication de la Commission. « L’étude montrant que la spéculation ne conduit pas à l’augmentation du prix des matières premières au niveau mondial, je recommanderais une date pour la publier : le 1er avril », a-t-il dit.
« Si nous ne faisons rien (sur la volatilité des prix des matières premières), nous risquons des émeutes de la faim dans les pays les plus pauvres, et par ailleurs un impact très défavorable sur la croissance mondiale », a jugé, plus sérieusement, le président français.
Le chef de l’Etat a cité « quatre domaines d’action ». « Nous voulons la régulation des marchés financiers sur les matières premières. (...) Il nous faut des règles communes », a-t-il tout d’abord indiqué. Le président français a ensuite évoqué la volonté d’« améliorer la transparence sur les marchés physiques ». « Pour donner la prévisibilité, il faut connaître les perspectives de production, de consommation et les stocks. Nous allons proposer la création d’une base de données commune comme celle dont nous disposons sur le pétrole afin de prévenir les crises alimentaires », a-t-il dit.

Réunion ministérielle fin juin à Paris
M. Sarkozy a encore marqué son souci de « renforcer le dispositif de sécurité alimentaire » et de « développer l’offre agricole ». Il a aussi souhaité que « nous regardions comment mettre au service des pays les plus pauvres les nouveaux instruments financiers d’assurance pour se protéger des hausses de prix ou des évènements affectant les récoltes ».
« (Le président russe) Dmitri Medvedev (...) a accepté de s’investir plus particulièrement, dans le cadre de la présidence française, sur ces sujets », assurait le chef de l’Etat. La présidence française du G20 organisera fin juin à Paris une réunion des ministres de l’agriculture, afin de proposer des solutions pour renforcer la sécurité alimentaire et développer l’offre agricole.

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