Après avoir longtemps tergiversé sur la durée du renouvellement de l’autorisation du glyphosate, le gouvernement semble s’être positionné sur une durée de quatre ans, et cherche des partenaires européens pour l’emporter lors du prochain comité à Bruxelles. Mais le ministre de l’Agriculture reconnaît que ce ne sera pas facile. Et il attend des instituts techniques et de recherche que ces derniers lui disent si cette durée de quatre ans est suffisante pour trouver des alternatives.
La France s’est posée en figure de proue de l’interdiction définitive du glyphosate dans l’Union européenne. Après tout le débat des semaines passées sur le délai de sortie, le gouvernement a fini par se prononcer sur un délai de quatre ans. « La position de la Commission européenne serait de dégager une majorité sur l’objectif à quatre ans. La France serait prête à accepter si cela permettait de décoincer la situation », a déclaré Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement lors d’un point presse le 25 octobre après l’échec du vote le matin même à Bruxelles. Il a ajouté que « la position de la France était de trois ans pour trouver les moyens de substitution au glyphosate ».
Après avoir défendu une durée de 5 à 7 ans, Stéphane Travert, ministre de l’Agriculture, prend acte de la position gouvernementale. « Matignon s’est positionné pour une durée de 4 ans au maximum. Ce qui compte, c’est la diminution de l’utilisation des pesticides. C’est l’objectif sur lequel nous travaillons, avec l’ensemble du gouvernement », a-t-il expliqué le 25 octobre. Il a informé que la France a souhaité travailler avec l’Allemagne et l’Italie pour dégager une position commune. « Mais, ces trois pays, cela ne fait pas une majorité qualifiée » (environ un tiers des voix, ndlr), a-t-il souligné. « Dans les jours à venir, je vais m’employer à convaincre d’autres États membres pour sortir de l’utilisation du glyphosate et trouver des alternatives. Nous sommes 28 et il va falloir trouver une majorité qualifiée. Aujourd’hui, je ne sais pas si nous en disposons. Il nous reste quelques jours pour travailler ».
Saisine de l’Inra et des instituts techniques
Stéphane Travert a par ailleurs indiqué qu’avec les ministres de la Transition écologique et la Santé, il avait saisi l’Inra pour mettre au point des alternatives au glyphosate, et il veut aussi solliciter les instituts techniques. « Je ne suis pas scientifique. Je ne sais pas vous dire si la durée de 3 ou 4 ans est suffisante pour en trouver. C’est un point de départ et la science va nous dire quel sera le moment opportun pour sortir de l’utilisation du glyphosate. Cela va nous obliger à mettre des moyens sur la recherche et l’innovation pour accompagner les agriculteurs », a-t-il poursuivi. Pour Philippe Pinta, président de l’AGPB, « trois ans pour trouver des alternatives, je n’y crois pas. Sept ans me paraissent un minimum et dix ans, c’était du bon sens », a-t-il déclaré le 24 octobre sur BFMTV.
Les grandes cultures se sentent menacées
Les syndicats représentant les grandes cultures au sein de la FNSEA « dénoncent la gestion de ce dossier » tant par le gouvernement français qu’au niveau de l’UE. « Néonicotinoides, glyphosate, metazachlore… Des solutions performantes et évaluées par nos agences sont progressivement remises en cause, voire interdites. » Nouvelles biotechnologies, biocarburants… « Est-ce une volonté de condamner les grandes cultures ? », se demandent l’AGPB, l’AGPM, la Fop et la CGB dans un communiqué le 26 octobre, rappelant que depuis le début des années 2000, 67 % des produits phyto ont été retirés, et que les pratiques agricoles ont considérablement évolué. « Aujourd’hui, tout semble s’orienter en faveur d’un modèle unique et bien théorique : la petite exploitation approvisionnant le circuit local. Cette approche revient à vouloir rafistoler un village agricole gaulois loin des routes de la croissance et du développement », poursuivent-ils.
Pour la FNSEA, « il est grand temps que les politiques se fient aux avis scientifiques des agences indépendantes qu’ils ont eux-mêmes installées, sinon à qui faire confiance ? » Et de poursuivre : « Nous ne voulons pas que les paysans se retrouvent dans des impasses techniques sous peine de ne pouvoir répondre aux défis de la souveraineté alimentaire et du changement climatique ». La FNSEA pointe l’incohérence à vouloir « entériner le Ceta et des importations de produits avec des règles sanitaires moins strictes » et en même temps « interdire le glyphosate ». Sur cette question, Stéphane Travert reconnaît que sur la question des importations par l’UE de produits agricoles traités au glyphosate, « c’est un vrai problème ».
Plus de 1,3 million de signataires contre le glyphosate
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Au contraire, l’ONG Greenpeace fait entendre la voix de 1,3 million de signataires d’une pétition demandant l’interdiction du glyphosate. Le 23 octobre, deux jours avant la réunion, le directeur Europe de Greenpeace, Jorgo Riss, a accusé la Commission européenne de « privilégier les intérêts à court terme des entreprises chimiques à la santé des gens et à l’environnement », selon l’AFP. « Arrêtons de tergiverser. Les dangers sont là, le rôle des lobbies est manifeste, la France doit agir », insiste Greenpeace.
Quant à la Confédération paysanne, elle a souligné le 25 octobre que « le glyphosate a des conséquences néfastes sur les ressources naturelles et des impacts graves sur la santé humaine ». Et de réclamer une interdiction accompagnée de « fortes mesures de transition comme le rééquilibrage des aides de la Pac, les MAEC ». Pour elle, qui s’oppose à un « système agricole productiviste et industriel », les alternatives au glyphosate existent, entre l’allongement des rotations, la diversification des cultures, le désherbage mécanique, selon un communiqué. Pour Philippe Pinta, s’il existe des solutions pour certaines mauvaises herbes, par un retour à un grand nombre de passages mécaniques, « le chardon, lui, ne se détruit que chimiquement », a-t-il expliqué sur RMC. Et si l’agriculture bio sait se passer du glyphosate, c’est aussi parce que les parcelles alentour sont traitées contre les plantes vivaces.
« La science va nous dire quel sera le moment opportun pour sortir de l’utilisation du glyphosate »
« Est-ce une volonté de condamner les grandes cultures ? », se demandent l’AGPB, l’AGPM, la Fop et la CGB
Le Circ accusé de modifier ses conclusions sur le classement du glyphosate en cancerogène probable
Le 23 octobre, Geoffrey Kabat, épidémiologiste américain à l’université de médecine Albert Einstein, a publié une tribune à propos de l’accusation à l’encontre du Centre international de recherche sur le cancer (Circ) d’avoir modifié les conclusions de son rapport classant le glyphosate comme cancérogène probable pour l’homme. Le 19 octobre, l’Agence Reuters avait publié une enquête comparant deux versions de l’étude du Circ, la finale et un brouillon (draft) qu’elle s’était procuré et qui n’était pas public. Selon la journaliste qui a enquêté, plusieurs changements ont été opérés entre les deux versions. Elle pointe notamment "la suppression des conclusions de plusieurs scientifiques dont leurs études n’avaient trouvé aucun lien entre le glyphosate et le cancer chez les animaux de laboratoire." Dans sa tribune, Geoffrey Kabat affirme : "Il est crucial de répéter que la classification du glyphosate comme étant cancérogène probable pour l’homme reposait entièrement sur la conclusion qu’il existait des preuves suffisantes de cancérogénicité pour les animaux."
L’Anses retire l’autorisation de mise sur le marché du Basta F1, herbicide non sélectif
L’Anses a procédé au retrait de l’autorisation de mise sur le marché (AMM) du Basta F1, un produit phyto à base de glufosinate, selon un communiqué le 26 octobre. Il s’agit du seul produit à base de glufosinate autorisé en France. Il est commercialisé par Bayer SAS. L’agence sanitaire retire aussi les permis d’importation des produits en contenant. Selon elle, « des risques pour la santé des utilisateurs et des travailleurs, et des personnes présentes à proximité des espaces traités, ne peuvent être exclus. » La décision de l’Anses entraînera « la disparition de tous les produits phytos à base de glufosinate du marché français. » Avec le glyphosate, ce produit était le seul autre herbicide non sélectif autorisé en France. Nous regrettons la décision de l'Anses qui prive l'agriculture d'une solution de désherbage reconnue utile, voire indispensable par certaines filières, alors même que des études démontrent la sécurité de l'utilisation du produit pour la santé lorsque les conditions d'utilisation sont respectées", a commenté Frank Garnier, président de Bayer France. Depuis le 1er juillet 2015, l'Anses a procédé pour des raisons de sécurité sanitaires au retrait de 147 AMM dont 126 produits à base de glyphosate associé à la tallowamine en juin 2016.