Après deux années d’intenses discussions, la guerre du camembert devait prendre fin. Acteurs de l’AOP et du « fabriqué en Normandie » s’étaient entendus pour mettre en place une grande appellation englobant l’ensemble. Mais, retournement de situation lors de la dernière assemblée générale de l’organisme de défense et de gestion du camembert, ses membres ont voté contre le nouveau projet de cahier des charges. Si aucun accord n’est trouvé, la confrontation finale aura pour théâtre les prétoires.
Le drapeau blanc avait été levé il y a deux ans déjà, et l’on pensait l’armistice proche. Mais c’était sans compter sur le coup de théâtre qui a ébranlé, le 29 janvier, la dernière assemblée générale de l’organisme de défense et de gestion (ODG) de l’AOP camembert : le résultat des votes dévoilait 53 % d'opposants au projet qui était censé mettre fin à la guerre du camembert.
« Personne ne s’y attendait », lâche, déçu de ne pas avoir su insuffler un esprit collectif plus fort, Patrick Mercier, président de l’ODG Camembert de Normandie, interrogé par Agra Presse. « Chacun a eu une bonne raison de voter contre : un étiquetage pas assez clair, l’impossibilité d’utiliser du lait cru en cœur de gamme ou l’interdiction de certaines techniques de transformations comme la concentration protéique et la double pasteurisation », se désole-t-il.
Sur ces dernières interdictions, c’est l’INAO (Institut national de l’origine et de la qualité) qui avait émis des lignes rouges. Ces pratiques de standardisation du lait ne seront pas acceptées dans un cahier des charges de fromages sous appellation, décrétait l’institut. Un sujet de crispation pour les industriels du « fabriqué en » qui les utilisent aujourd’hui pour gagner en rendement.
« Je ne suis pas sûr que les sujets qui bloquent soient les mêmes pour tout le monde mais la somme des désaccords a fait la majorité », résume Patrice Chassard, président du Comité national des appellations laitières, agroalimentaires et forestières à l’INAO.
Le terrain judiciaire
« Il faut trouver une issue à ce sujet, on ne peut pas laisser coexister les deux noms. Soit on le fait à l’amiable, soit on le fait par la voie judiciaire, menace Jean-Louis Piton, président du Conseil permanent de l’INAO. Et apparemment, la voie amiable n’est pas en train d’aboutir… »
Car la guerre du camembert a une portée bien plus large que la Normandie et même l'Hexagone. « Le statu quo n’est pas viable parce qu’il fragilise la France dans ses demandes de protection de ses appellations à l’international, témoigne-t-il. Nous ne sommes pas conformes à ce que l’on demande aux autres pays de faire. Cela fragilise tous nos arguments et ce n’est pas bon pour la protection de tous les signes de qualité et nos affaires en général. »
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« La seule solution, c’est de faire cesser l’usurpation ! », assure-t-il. Dès lors, si la voie négociée n’aboutit pas, l’INAO portera la guerre sur le terrain judiciaire. « Je ne sais pas qui la gagnera, tout le monde pense qu’il la gagnera mais à la fin c’est le juge qui décide. »
« Lactalis et Savencia jurent qu’ils vont mobilser une armée d’avocats. Nous sommes peut-être à la veille d’un conflit dévastateur pour notre filière », se désole le président de l’ODG Camembert.
Sortir la tête haute
Pourtant personne ne semble vouloir se résoudre à ce retournement de situation après deux années d’intenses discussions. « C’est peut-être un accident de parcours qui était nécessaire pour redémarrer sur de nouvelles bases », espère Marie Guittard, directrice générale de l’INAO. « Il faut toujours laisser une voie à la discussion car les voies de conflit ne sont jamais les meilleures. On ne maîtrise plus le temps quand on est en conflit, le temps judiciaire peut être très long », prévient son président, qui espère encore une solution négociée.
« Je n’ai pas perdu tout espoir. Nous avons un bon projet », assure Patrick Mercier. Des réunions sont d’ores et déjà prévues avec l’INAO pour y voir un peu plus clair. Une prochaine AG de l’ODG sera convoquée rapidement. Le choix laissé aux votants sera alors binaire : soit le nouveau cahier des charges est accepté, soit les discussions sont closes et « c’est la case juridique ».
Un projet de cahier des charges à deux gammes
Depuis deux ans, les discussions sont intenses entre les membres de l’organisme de défense et de gestion (ODG) Camembert de Normandie, pour clore la guerre du camembert. Un nouveau projet de cahier des charges avait vu le jour. Il résultait d’un compromis entre les acteurs du camembert AOP et les opérateurs du "fabriqué en Normandie". Ces derniers devaient intégrer l’AOP et abandonner la mention "fabriqué en Normandie". En échange, l’AOP se dotait de deux gammes distinctes. Une première catégorie de camembert sera valorisée sous la bannière Camembert AOP « cœur de gamme » et pourra être traitée thermiquement. Cette catégorie intègre des fromages initialement appelés « camembert fabriqué en Normandie ». Majoritairement fabriqués par des industriels, ils ne respectaient jusque-là aucun cahier des charges spécifique. Une seconde catégorie, haut de gamme, pourra porter les mentions « véritable » ou « authentique » camembert de Normandie. Il devra être moulé à la louche et fabriqué à partir de lait cru. Cette gamme correspond à l’actuel camembert AOP de Normandie.