Les industries agroalimentaires françaises n’avaient vraiment pas besoin d’ajouter de nouvelles difficultés à celles déjà existantes. Alors qu'elles sont déjà confrontées à des hausses de matières premières, d’intrants, d’emballages, de transport et d’énergie, la guerre russe en Ukraine vient fragiliser un peu plus un tissu économique constitué d’entreprises dégageant des marges toujours plus faibles années après années. Car les conséquences se font déjà sentir, avec en premier lieu une flambée des coûts de l’énergie, et des interrogations sur les approvisionnements en gaz à partir de l’automne prochain, au cas où l’Europe choisirait de mettre fin à sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Les matières premières agricoles sont aussi touchées de plein fouet, avec des conséquences prévisibles sur les prix des produits alimentaires finis et sur l’alimentation animale. Les organisations professionnelles demandent le soutien des pouvoirs publics. Tandis que les entreprises françaises agroalimentaires présentes en Russie et en Ukraine disent maintenir ou réduire leur activité sur place.
L’Ania et La Coopération agricole ont décidé de tirer la sonnette d’alarme : en réclamant des « mesures d’urgence » le 4 mars à l’issue d’une rencontre avec le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation Julien Denormandie et celui de l’économie et des Finances Bruno Le Maire, les deux organisations professionnelles ont demandé à l’État son soutien afin de « continuer d’assurer la production et accompagner les entreprises dans ce contexte inflationniste ». Plus précisément, l’Ania et la Coopération agricole demandent, pour les entreprises, de renforcer les assurances, de prolonger les prêts garantis par l’État (PGE) octroyés à l’occasion de la crise du Covid-19 sur huit à dix ans, de faciliter leur transformation en quasi-fonds propres, et de rendre les avances remboursables plus accessibles. Pour faire face à une forte augmentation des coûts du pétrole et du gaz, il est demandé de « renforcer les aides des pouvoirs publics à l’investissement et au fonctionnement sur la production de biogaz et des autres énergies renouvelables » et de « mettre en place un bouclier énergétique pour les entreprises ». Les entreprises agroalimentaires et les coopératives demandent enfin que les possibilités prévues par la loi Egalim 2 soient activées, en particulier la révision automatique des tarifs afin d’assurer que la réalité des coûts soit prise en compte par les distributeurs.
L’Adepale est sur la même longueur d’ondes : le 8 mars, elle a demandé l’application des clauses d’indexation prévue par la loi Egalim 2 sur les matières premières agricoles. Et aussi l’ouverture de nouvelles négociations commerciales entre distributeurs et transformateurs dès le printemps. Une demande d’autant plus urgente que l’Adepale dresse un tableau très sombre des dernières négociations commerciales terminées le 1er mars. Selon l’organisation, elles ont été « très difficiles », affirmant que seulement 50 % en moyenne des hausses de tarifs demandées par les entreprises alimentaires françaises ont été prises en compte par la grande distribution. Selon l’Adepale, la situation est « alarmante, dans un contexte mondial dramatique et incertain ». C’est pourquoi elle veut aller plus loin qu’une simple réouverture des négociations, pour exiger la non-négociabilité de la totalité des coûts de production en lançant un changement de la loi en Egalim 3.
Les entreprises agroalimentaires françaises établies en Ukraine et en Russie sont plus directement exposées aux conséquences du conflit russo-ukrainien que celles établies seulement en France. C’est pourquoi l’Ania et la Coopération agricole ont demandé aux autorités françaises d’assurer la sécurité des collaborateurs sur place et la poursuite de la production en Ukraine.
Danone stoppe les investissements en Russie
Danone, qui avait ainsi fermé une de ses deux usines ukrainiennes, a indiqué le 6 mars que l’activité venait de reprendre dans la deuxième. La situation est plus complexe en Russie où le groupe laitier emploie 8 000 salariés et réalise 5 % de don chiffre d’affaires. « Nous maintenons pour l’instant notre activité de production et de distribution de produits laitiers frais et de nutrition infantile, afin de répondre aux besoins alimentaires essentiels des populations civiles », a expliqué Laurent Sacchi, le secrétaire général du groupe, dans un communiqué. Mais Danone a « pris la décision de suspendre tout projet d’investissement en Russie », qu’il soit publicitaire ou industriel. Sont notamment vendus en Russie du lait et des yaourts sous marque Danone, Danissimo ou Prostokvashino. En 2010, le groupe avait acheté 57,5 % du numéro deux russe des produits laitiers Unimilk (21 % de parts de marché et vingt-cinq usines).
Bonduelle n’envisage pas de fermer ses trois usines de transformation situées en Russie, qui emploient environ 900 personnes. « Notre position, c’est de ne pas ajouter à cette guerre une crise alimentaire. C’est dans ce sens-là qu’on met tout en œuvre pour garantir l’approvisionnement et préparer la campagne 2022 », a déclaré le directeur général du groupe Guillaume Debrosse en conférence de presse le 4 mars. Le groupe français possède une usine à Belgorod (légumes surgelés) près de la frontière ukrainienne, et deux autres à Timashevsk et Novotitarovskaya (légumes conserves), dans le sud du pays, près de la mer Noire. Pour l’heure, Bonduelle travaille à « sécuriser » l’importation de semences et de plaques métalliques nécessaires à la fabrication des conserves (pois, haricots, maïs).
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
Lactalis a pris une décision plus radicale en suspendant partiellement ses activités en Ukraine, pays où il a réalisé 100 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2021. Sur trois sites de production, celui de Mykolaïv (port du sud du pays) est arrêté « en raison des zones de combat à proximité ». Et « l’activité sur nos sites de Shostka et Pavlograd est ralentie, ces sites ne recevant plus qu’un à trois camions de lait par jour », ajoute le groupe dans un communiqué diffusé le 28 février. Selon Lactalis, 30 à 40 % de la collecte sont assurés actuellement en Ukraine. Le groupe a précisé qu’il relancerait les activités temporairement suspendues « dès que la livraison de lait reprendrait également », précise un porte-parole. « Nous nous efforcerons de maintenir notre contribution à l’alimentation des populations dans la limite d’assurer la sécurité de nos collaborateurs, fournisseurs et clients », déclare Lactalis, pour qui « la santé et la sécurité de (ses) collaborateurs est (la) première préoccupation », et qui a mis en place une cellule de crise. Le groupe redoute aussi que certaines pénuries, affectant notamment la soude dédiée aux nettoyages, puissent compromettre l’activité.
Savencia Fromage & Dairy s’est voulu rassurant en indiquant que « l’exposition financière du groupe est limitée » en Ukraine et en Russie, où il emploie 1 500 collaborateurs. « En Ukraine, la fromagerie de Zvenigorodka est située à 200 km au sud de Kiev et produit principalement des pâtes pressées pour le marché local », et continue de produire. « À ce jour (28 février, NDLR) n’étant pas située en zone critique, la fromagerie continue actuellement à collecter le lait auprès des éleveurs et à produire des fromages pour contribuer à nourrir la population », indique Savencia Fromage & Dairy. Une cellule de crise sur place suit l’évolution de la situation.
Campagne céréalière incertaine en Ukraine
À plus longue échéance, des interrogations se font jour au sujet de la prochaine campagne céréalière en Ukraine. « J’ai la certitude désormais que les emblavements de printemps ne pourrons pas avoir lieu en Ukraine et ils risquent aussi d’être perturbés en Russie », estimait, le 4 mars, Grégoire Boyen, directeur général de Soufflet Agriculture, se disant « très pessimiste ». Le groupe opère des activités de négoce dans les deux pays (achat de grains, vente d’intrants/semences). En Ukraine, « il y a de multiples raisons qui vont empêcher les semis ». Parmi lesquelles : l’indisponibilité de la main-d’œuvre, des semences, des camions de transport, des engins agricoles et du carburant. La fourniture d’engrais et de produits phytosanitaires se heurte à « un problème de solvabilité des agriculteurs ukrainiens qui fonctionnent avec très peu de trésorerie et qui n’ont pas été payés par les traders pour le grain déjà livré ». Le groupe dit travailler « avec les banques pour trouver des solutions afin de garantir le financement de l’agriculture ukrainienne. »
Le Groupe Avril est concerné par le conflit pour ce qui concerne une partie de ses approvisionnements. « Le Groupe travaille […] à identifier les meilleures alternatives possibles aux huiles d’importation utilisées pour les marques distributeur ou la RHD », a-t-il indiqué le 7 mars, précisant qu’il s’approvisionne exclusivement auprès des agriculteurs français pour les huiles alimentaires vendues sous sa marque Lesieur. « Conformément à sa position de leader du marché des huiles alimentaires, il met tout en œuvre pour répondre à la demande alimentaire, et ce quoi qu’il en coûte », peut-on lire. Avec une première décision : orienter toute la production d’huile de tournesol de Saipol, initialement destinée à l’usage énergétique, « vers le marché alimentaire afin d’assurer la continuité d’approvisionnement des industriels, et notamment de Lesieur. » Le secteur de l’alimentation animale, relève Avril, est « sévèrement impacté par des hausses considérables des prix des matières premières et des coûts de production, insoutenables pour les filières animales françaises, ainsi que par des ruptures d’approvisionnement de certaines matières essentielles à l’alimentation des animaux ». Avril et sa marque Sanders demandent le soutien des pouvoirs publics pour agir sur les parties financière et réglementaire.