Alors que les ateliers des États généraux de l’alimentation se mettent en place et que les premières réunions ont lieu, le ministre de l’Agriculture explique à Agra Presse sa conception de la fonction qu’il occupe et la méthode qu’il souhaite mettre en œuvre. Stéphane Travert se place résolument dans l’économie de marché. Et à l’issue des États généraux, il souhaite donner la priorité à un rééquilibrage de la répartition de la valeur entre les maillons des filières plutôt qu’à une hausse des prix des produits alimentaires qui inverserait la tendance de ces dernières décennies, sous la pression de diverses législations, notamment la LME. Selon lui, une hausse des prix est justifiée uniquement si le consommateur s’y retrouve. Le ministre de l’Agriculture dit beaucoup attendre des États généraux de l’alimentation pour prendre position vis-à-vis des outils de gestion des risques à mettre en place ainsi que de la prochaine réforme de la Pac.
Les États généraux de l’alimentation viennent de débuter. Qu’attendez-vous concrètement des présidents d’ateliers, et des coordinateurs Olivier Allain et Célia de Lavergne ?
Les présidents d'ateliers n’ont pas été choisis par hasard. Le choix a été le résultat d’un long travail collectif, interministériel. Les présidents d’ateliers sont là pour animer et guider les débats. Nous attendons d’eux qu’ils mettent cette expérience au service de la prospective, qu’ils fassent ressortir les meilleures propositions, qu’ils les évaluent, les affinent.
Quant aux coordinateurs, ils vont travailler en binôme. Ils doivent veiller à une forme de cohérence entre les différents ateliers et font le lien entre les différents ateliers. C’est aussi un travail de logisticien. Ils veillent à la bonne tenue des ateliers, à résoudre les points de tension, et ils me rendront compte de l’avancement d’ensemble des ateliers. Les premiers retours que j’ai reçus des participants et des présidents, sur la tenue des premières réunions, sont plutôt positifs.
Que se passe-t-il si aucune position commune n’est trouvée entre les acteurs ; on pense par exemple aux intérêts antinomiques que représentent les deux présidents de l’atelier cinq, Serge Papin (Système U) et François Eyraud (Danone). Ont-ils une obligation de résultat ? Est-ce au coordinateur de trancher ?
Les coordinateurs ne sont pas là pour trancher. Nous avons évidemment une obligation de résultat sur le plan global. Mais je ne suis pas d’accord pour dire que ces deux présidents ont uniquement des positions antinomiques, ils se sont à plusieurs reprises exprimés pour une plus juste répartition de la valeur vers les producteurs. Les participants viennent à ces États généraux pour construire des compromis. S’ils viennent pour construire des postures, ça ne sert à rien de faire tout cela.
Les postures, c’est peut-être un risque, avec 60 participants par atelier.
Si nous avions laissé faire, nous aurions 150-200 personnes par atelier, cela n’aurait pas été gérable. Les constats sont faits, nous les connaissons depuis longtemps et ils seront partagés avec tous les participants. Maintenant, nous devons construire des solutions.
Justement, une des positions communes à la FCD, l’Ania et la FNSEA, c’est de demander que les prix des produits alimentaires, dans leur ensemble, remontent. Dans vos discours, vous parlez à la fois de retrouver de la valeur, et de prêter attention aux revenus les plus modestes. Comment comptez-vous concilier les deux positions ?
Nous ne sommes pas dans une économie administrée, donc je ne suis pas là pour fixer des prix, il y a le marché. Nous sommes dans un régime de concurrence libre et non faussée, nous pouvons le regretter mais c’est comme cela. Nous sommes dans une Europe qui porte une logique très libérale. Il ne faut pas nécessairement augmenter les prix, mais il faut écouter la demande sociale et pouvoir s’ajuster.
La course au prix le plus bas a pu entraîner un abaissement de la qualité, allant parfois même jusqu’à la « malbouffe ». Nous avons besoin d’éduquer les jeunes générations au goût, leur apprendre à consommer les produits de saison, éviter le gaspillage alimentaire.
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La loi de modernisation de l’économie (LME) a eu pour objectif la baisse des prix à la consommation, et a atteint cet objectif. Est-il possible selon vous, et est-ce votre objectif, d’inverser la courbe, de faire remonter les prix alimentaires ? Ou bien souhaitez-vous privilégier la répartition de la valeur ?
La juste répartition de la valeur est la priorité par rapport à la hausse des prix, car la juste répartition signifie un compromis acceptable pour chacun. Si on augmente les prix des produits alimentaires sans modifier la répartition de la valeur entre les maillons des filières, cela ne résoudra rien car il y aura toujours un maillon qui sera lésé, en plus du consommateur.
Il faut écouter la demande sociale, notre objectif c’est d’aboutir à une offre de qualité. Il y a une justification d’une augmentation du prix des produits alimentaires uniquement si le consommateur s’y retrouve (qualité nutritionnelle et gustative des produits, sécurité sanitaire, garantie que le producteur sera justement rémunéré…). Nous voulons sortir de la situation conflictuelle permanente actuelle, dans laquelle sont trop souvent plongées les négociations à la française, pour passer à une logique de compromis.
Doit-on s’attendre à une loi d’orientation agricole à l’issue des États généraux de l’alimentation ?
Je ne veux rien m’interdire. Nous avons une palette d’outils ; la possibilité de passer par le réglementaire, la voie législative et si nécessaire par ordonnances. Je veux inscrire le plan de transformation agricole dans le temps long, celui du quinquennat. On ne peut pas me demander de faire en deux mois et demi ce qui doit logiquement prendre plusieurs années.
De mois en mois, les chiffres sur l’exportation des produits agroalimentaires se dégradent. Certains demandent un crédit d’impôt export, qu’en pensez-vous ?
Il faut d’abord souligner que le secteur agricole et agroalimentaire contribue largement à diminuer le déficit de la balance commerciale de la France de manière durable, et que la baisse des exportations de l’an dernier était due au fait que la production agricole n’était pas au rendez-vous notamment dans le secteur des céréales en raison des inondations du printemps. Concernant le crédit d’impôt export, il n’est pas certain que ce type de dispositif puisse entrer dans le cadre du droit européen. Si nous le mettions en place, nous risquerions d’être sanctionnés car cela pourrait être considéré comme une aide d’État non compatible. Il faut utiliser d’autres outils.
Comment faire pour relancer l’export ?
Au-delà des céréales, des vins et spiritueux et des produits laitiers qui sont très performants à l’export, il faut arriver à améliorer l’image des produits alimentaires français, et même construire cette image. Il faut investir dans la conquête de nouveaux marchés. Le 29 août, lors de son discours devant les ambassadeurs, Emmanuel Macron a insisté sur l’importance de la diplomatie économique, à laquelle je crois beaucoup. Il s’agit de faire en sorte que l’État soit présent pour aider les entreprises à gagner des marchés à l’export