Opposé au projet d’élevages de porcs XXL destinés à l’export vers la Chine, le mouvement anti-viande argentin se rend actuellement très visible par des campagnes d’affichage dans les rues de Buenos Aires, de Rosario et de Córdoba. Encore embryonnaire, le courant est apparu il y a environ cinq ans dans l’espace public argentin, sans n’avoir pour l’instant remporté aucune victoire politique.
Un forum public était organisé à Buenos Aires les 16 et 17 septembre par plusieurs ONG de protection animale, pour critiquer l’accord signé par le gouvernement visant à stimuler l’exportation de porc vers la Chine, notamment par la construction d’élevages XXL. L’évènement a vu se succéder plus de deux cents orateurs, à raison de trois minutes de parole chacun, dont les interventions étaient sitôt relayées sur les réseaux sociaux. Cette mobilisation est la dernière en date d’une série d’actions pacifiques menées par les militants de la cause animale en Argentine où ce phénomène est nouveau.
Alexia Dean est la porte-parole en Argentine d’une OGN d’origine chilienne, Animal Libre, laquelle s’est fait connaître en 2016 en menant une opération de sauvetage de poulets laissés à l’agonie dans un élevage industriel. Médiatiquement parlant, ce fut une première en Argentine. « Mais nous avons décidé d’abandonner la modalité de l’action directe pour privilégier l’éducation et les liens institutionnels, explique aujourd’hui Alexia Dean. Nous intègrons la singularité sud-américaine et sa réalité sociale, ce qui explique le respect que nous avons pour les professionnels de l’élevage ».
« Un changement sociétal est en cours »
Au pays des gauchos, la mouvance anti-viande (aussi appelée abolitionniste) a face à elle une forte culture de l’élevage et de la viande. De plus, la pauvreté dans laquelle se trouve la moitié de la population décourage les actions directes à l’encontre d’éleveurs ou d’entreprises. Politiquement, ce mouvement n’a rien encore obtenu de concret. Le principal projet de loi qu’ils défendent, qui imposerait un menu végétarien dans les cantines des établissements publics, a été adopté par le Sénat en 2016. Mais depuis il végète à la chambre des députés. « Le désintérêt politique en est la raison », estime Alexia Dean.
Mais les choses bougent par ailleurs, selon elle : « La preuve qu’un changement sociétal est en cours [en Argentine] est que les grandes marques de l’agroalimentaire commencent toutes à sortir des produits végétariens, comme les hamburgers de Mostazza ou les laits végétaux de La Serenísima. » Depuis deux ans, les murs des rues de Buenos Aires, de Rosario et de Córdoba, sont également devenus le support de récurrentes campagnes d’affichage – légales ou pas, graffittis et détournements d’affiches commerciales compris – collées par les mouvements animalistes argents.
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La nouvelle cible du mouvement est le projet d’accord avec la Chine, qui vise à attirer des capitaux chinois en Argentine pour y créer de grands élevages de truies dernier cri. Pour l’instant, Pékin s’est montré moins enthousiaste que Buenos Aires, qui porte le projet depuis deux ans. Jusqu’ici, il s’est surtout attiré les foudres des protecteurs des animaux. Parmi eux, la publicitaire argentine Malena Blanco a co-fondé en 2018 Voicot, un mouvement artistique qui occupe un rôle central dans ces campagnes d’affichages.
Au-delà de son collectif d’artistes, « forcément restreint », elle a participé à la création du mouvement « Difusión V » qui compterait aujourd’hui « une centaine de groupes de dix à trente militants qui ont accès libre à notre catalogue de logos », explique-t-elle. Leur mode d’action est différent de leurs équivalents étrangers : « Les ONG nord-américaines Extinction Rebellion et Anonymous for the Voiceless ont débarqué en Argentine l’an dernier, mais leur mode d’action n’est pas toujours applicable en Amérique du Sud, comme saturer le système carcéral en se faisant interpeller par la police. Ici, on se ferait tabasser ! ».
« La télévision ne diffuse pas ces images »
Selon la publicitaire, les enregistrements vidéo clandestins de scènes d’abattoirs ont peu d’impact en Amérique du Sud. « Nous sommes les seuls en Argentine à aller filmer dans les abattoirs, affirme-t-elle. Mais même lorsque nous apportons la preuve d’un délit, comme l’abattage d’une vache pleine, notre plainte reste lettre morte. Et les chaînes de télévision ne diffusent pas ces images, car elles sont de mèche avec l’agro-industrie. »
Mais depuis cinq ans, leurs actions connaissent de plus en plus d’écho. En 2019, une image a particulièrement marqué l’opinion : celle d’une quarantaine de militants végans faisant irruption sur la piste du salon de l’élevage de Buenos Aires. Ils en furent rapidement refoulés par des gauchos à cheval. Fin 2020, une photo du président de la République a fait le buzz sur internet, et déconcerté jusqu’à ses ministres : il y apparaissait dans son bureau de la Casa Rosada, aux côtés du président d’une association de végétariens, soutenant un écriteau « Non à l’accord avec la Chine ». Alberto Fernández s’est finalement empressé de parapher le projet, tout en se gardant bien de dire qu’il s’était fait piéger par son visiteur.