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En direct avec Gérard Blin, président de Cofalec La levurerie veut une révision de la politique sucrière européenne

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Confrontée à une pénurie de matières premières, l’industrie de la levure demande à Bruxelles de revoir sa politique sucrière. Cofalec, la Confédération des fabricants de levures de l’Union européenne, demande à la Commission européenne de mettre dans ses priorités la refonte de sa politique sucrière en vue de garantir un « approvisionnement stable et concurrentiel » en matières premières pour ses bio-industries. L’industrie de la levure de l’UE s’interroge en réalité sur le sens des récentes mesures prises par la Commission dans le secteur sucrier, mesures qui, à ses yeux, se traduisent par « l’assèchement des ressources de l’UE si nécessaires au développement du secteur des levures en Europe ». Ce secteur se heurte, selon la Confédération, « à une pénurie dramatique de matières premières, en particulier la mélasse et le sucre industriel, comme le dénonce ici son président Gérard Blin dans l’entretien qu’il a accordé à Agra alimentation.

Vous affirmez que les mesures prises récemment par la Commission européenne dans le cadre de la réforme du secteur du sucre ont pénalisé le développement de l’industrie de la levure et ont créé une pénurie en matières premières. Pouvez-vous nous expliquer comment vous voyez les choses ?
Gérard Blin : Tout aurait pu fonctionner comme prévu si, quelques mois après la réforme du secteur sucrier, le cours mondial du sucre n’avait flambé, ce qui n’était pas arrivé depuis trente ans. Le sucre roux par exemple est passé de 11 us cts/livre à 33us cts/ livre en quelques mois, en raison d’un déficit de la production mondiale de l’ordre de 2 à 3 % par rapport à la demande. La Commission a alors été placée devant plusieurs demandes contradictoires. Les sucriers d’abord voulaient exporter autant que possible (à un prix non subventionné donc autorisé par l’OMC) pour profiter des cours mondiaux qui étaient soudain devenus beaucoup plus rémunérateurs que les prix pratiqués à l’intérieur de l’UE. De leur côté, les PMA/ACP (Pays moins avancés et pays Afrique-Caraïbes-Pacifique) ont préféré vendre leurs sucres sur le marché mondial pour la même raison, le quota import qui leur avait été réservé par l’UE n’a pas été utilisé, créant ainsi un déficit de sucre à l’intérieur de l’UE. Les consommateurs de « sucre quota » étaient donc confrontés à une véritable pénurie à l’intérieur de l’UE et faisaient pression sur la Commission pour libéraliser les importations. Dans le même temps les industriels utilisateurs de sucre « hors quota » (dit sucre industriel) voyaient leurs prix d’achat s’envoler dans l’UE, sans pouvoir s’arbitrer (même à la marge) hors UE puisque les prix mondiaux étaient plus chers que les prix dans l’UE.
 
Face à une telle situation, comment a réagi la Commission européenne ?
Elle a autorisé un quota import de sucre blanc de 300.000 tonnes, mis à disposition des producteurs de sucre (et pas des utilisateurs !) pour tenter de combler un peu le déficit. Elle a également procédé à la requalification de 500.000 tonnes de sucre hors quota (jusque là réservé à nos industries de fermentation) en sucre destiné au quota. Au passage les sucriers ont empoché un différentiel de prix d’environ 200 euros la tonne (différence entre sucre quota et sucre hors quota) sans avoir de contrepartie à satisfaire.
 
Jusqu’ici la Commission européenne est restée dans son rôle en essayant d’apporter une solution à la pénurie de sucre sur le marché ?
Tout à fait et ce sont des mesures que nous sommes prêts à admettre même si elles sont très pénibles pour les industries de fermentation puisqu’elles les privent de ressources cruciales. Devant une telle situation, il nous est apparu «citoyen» de contribuer nous aussi à réduire la pénurie de sucre dans l’UE. Mais ce qui est parfaitement scandaleux, c’est que la Commission, sous la pression des sucriers, en fin de compte très peu «citoyens» de leur côté, ait accepté de leur accorder des quotas d’export de sucre pour environ 1,4 million de tonnes alors qu’elle devait par ailleurs résoudre la pénurie de sucre dans l’UE ! Là encore les sucriers ont empoché au passage un autre différentiel de prix, se moquant bien de l’approvisionnement correct ou pas du marché européen. Ce qui nous a le plus choqué c’est que d’un côté on demande aux industries de la fermentation un effort de solidarité européenne en les privant d’une partie non-négligeable de leur sucre hors quota et que de l’autre, tout semble bon pour satisfaire les aspirations fort peu citoyennes et très mercantiles des sucriers. Il nous semble que dans l’UE, la priorité est donnée uniquement aux producteurs de sucre, au détriment des industries de la fermentation qui génèrent pourtant des valeurs ajoutées supérieures à celles de l’industrie sucrière et qui font partie de cette bio-industrie dont on aime, à Bruxelles, vanter les mérites et l’importance pour le futur, mais dont finalement on se moque bien.
 
Quelle place occupe exactement l’industrie de la levure au sein des bio-industries européennes ?
L’industrie de la levure est la plus ancienne des bio-industries. Elle est née en Europe (Vienne, Paris et Lille) dans les années 1870. C’est encore aujourd’hui la plus importante des bio-industries, mais comparée à d’autres industries agroalimentaires, son chiffre d’affaires reste modeste avec environ 3 milliards d’euros pour le monde et 1 milliard d’euros pour l’Union. Par contre l’UE représente quelque 90% des dépenses de R & D réalisées dans le monde sur la levure. Par ailleurs, les producteurs de levure de l’UE exportent 1/3 de leurs productions hors UE. L’UE a donc clairement le leadership mondial dans ce domaine et c’est bien ce qui nous désespère ! L’UE va-t-elle abandonner le leadership mondial de la levure à cause d’une mauvaise gestion de sa politique sucrière ? En tout cas, les producteurs de levure européens ne sont pas disposés à être la variable d’ajustement de la politique sucrière de l’UE.

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