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La loi Egalim n’a pas permis d’apaiser le dialogue entre l’IAA et les distributeurs

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Après la mise en place de la loi Egalim, les dernières négociations commerciales entre fournisseurs et distributeurs ne se sont pas déroulées aussi bien que le souhaitait l’industrie agroalimentaire. Les demandes de baisses de prix ont perduré, et cette destruction de valeur est d’autant plus dommageable qu’elle ne profite pas vraiment aux consommateurs. En revanche, elle pèse sur les marges des entreprises et donc aussi sur l’innovation et les embauches. Attirer de nouveaux talents dans un tel contexte est un challenge important à relever pour l’Ania, qui tente une expérimentation inédite dans les Hauts-de-France.

Après la mise en place de la loi Egalim, les dernières négociations commerciales entre fournisseurs et distributeurs ne se sont pas déroulées aussi bien que le souhaitait l’industrie agroalimentaire. Les demandes de baisses de prix ont perduré, et cette destruction de valeur est d’autant plus dommageable qu’elle ne profite pas vraiment aux consommateurs. En revanche, elle pèse sur les marges des entreprises et donc aussi sur l’innovation et les embauches. Attirer de nouveaux talents dans un tel contexte est un challenge important à relever pour l’Ania, qui tente une expérimentation inédite dans les Hauts-de-France.

Contre l’esprit des États généraux de l’alimentation, les mauvaises pratiques ont persisté dans les box lors des négociations commerciales, selon les industriels réunis au sein de l’Ania qui tenait sa conférence annuelle le 3 avril 2019. Un constat amer pour Richard Girardot, le patron de l’Ania qui sans parler "d’échec" pour cette première année de mise en place de la loi Egalim reconnaît que "la déception est à la hauteur des espoirs". Certes, l’industrie agroalimentaire (IAA) est toujours en 2018 le premier secteur industriel français avec un chiffre d’affaires de 176,1 milliards d’euros (+1,5 % par rapport à 2017) et plus de 427 000 emplois directs. Mais le secteur, après "six années consécutives de baisses des prix", selon l’Ania, porte toujours les stigmates de la poursuite de la guerre des prix entre distributeurs. Au final, depuis 2013, cette déflation sur les PGC atteint 6,1 % (source Nielsen).

La loi Egalim n’aurait donc pas vraiment eu d’effet sur le comportement des distributeurs, tout au moins de certains. L’Ania a pu le constater avec son observatoire des négociations commerciales et le retour de 650 entreprises (toutes tailles et tous secteurs) confirmant la poursuite des mauvaises pratiques dans les box. Ainsi pour 90 % des entreprises, la relation client s’est dégradée, 77 % d’entre elles ont été confrontées à des demandes de déflation de principe, 59 % ont été menacées de déréférencements et 23 % ont subi des déréférencements pendant les négociations. Et la liste de doléances ne s’arrête d’ailleurs pas là.

Baisse de la consommation

"Nous sommes encore en déflation parce que certains (distributeurs, ndlr) sont toujours dépendants au prix bas", a constaté Richard Girardot. L’Ania estime que "pour l’ensemble des entreprises, la déflation se chiffre à -0,5 % en 2019 en triple net (prix réel payé par le distributeur après remise, rabais et coopération commerciale)". De son côté, Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie, lors de son audition au Sénat le 4 avril, a annoncé que la DGCCRF avait constaté « une tendance légèrement déflationniste de -0,27 % » lors des négociations commerciales 2019. Des chiffres « un peu différents » de ceux annoncés par l’Ania mais qui ne changent pas fondamentalement le message, a-t-elle précisé.

Une destruction de valeur sur les produits de grande consommation que l’association chiffre à "5,5 milliards d’euros sur l’ensemble de la filière". Et qui, contrairement à certains discours n’a même pas d’effets pour les consommateurs. L’an dernier, la consommation alimentaire a en effet marqué une baisse de 1,2 % (source Insee). "Un autre sujet d’inquiétude en particulier sur les 12/18 derniers mois", estime d’ailleurs le patron de l’Ania, avant de laisser échapper sans doute à l’adresse des distributeurs : "Moins on vend cher, moins on consomme." Et Stéphane Dahmani, l’économiste de l’Ania de constater que l’IAA "avait mieux résisté à la crise financière de 2008 qu’à la guerre des prix".

Dégradation des marges

Richard Girardot a rappelé que la mise en place du seuil de revente à perte (SRP) en février dernier correspond à une augmentation de 50 centimes d’euro sur un caddie moyen par foyer par mois. Nielsen calcule une hausse de 0,8 % sur les 15 000 références les plus diffusées. De quoi faire entrer, selon lui 600 millions d’euros dans les caisses des distributeurs. Une somme qui selon toute logique devait se partager entre les différents maillons de la chaîne. Or, "je ne sais pas où est allée cette somme", s’est interrogé le patron de l’Ania, "sachant qu’en plus des demandes de baisses de prix dans les box, il n’y a pas encore un centime qui est redescendu dans les cours de ferme" reprenant à son compte une récente déclaration du président des Jeunes agriculteurs. "Je n’ai aucune velléité contre les distributeurs, je voudrais qu’ils fassent leur autocritique."

Conséquence de tout ceci, les marges des entreprises continuent de se dégrader. Cette "destruction de valeur" a coûté "8 points de marge en deux ans pour atteindre en 2018, le niveau le plus bas depuis 40 ans", insiste Stéphane Dahmani. Et qui dit baisse des marges, dit également "baisse des investissements, alors que les entreprises expriment de réels besoins sur ce plan, mais aussi baisse des innovations". En 2018, c’est 32 % en moins de nouveaux produits qui sont arrivés sur le marché et le poids des innovations de l’année, observé en moyenne sur le chiffre d’affaires (1), est passé de 3 % en 2014 à 2,5 % en 2018.

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Perte de compétitivité à l’export

Et si avec 7,2 milliards d’euros d’excédent commercial l’an dernier (contre 7,6 milliards d’euros en 2017), l’IAA française conserve une place enviable à l’export face à d’autres, elle perd là aussi de sa superbe. Numéro 1 des exportateurs mondiaux en 2004, la France est passée depuis 2008 à la 4e place, derrière les États-Unis, l’Allemagne et les Pays-Bas. Le déploiement plus large des entreprises de l’agroalimentaire français à l’international reste un vrai challenge à relever pour l’Ania, avant qu’il ne soit trop tard. En France, l’export concerne 2 sociétés sur 10, mais 8 sur 10 en Allemagne. Stéphane Dahmani estime que la baisse de la valeur ajoutée de l’industrie alimentaire française dans la zone euro atteint 14,5 % sur les 10 années. Un décrochage de la compétitivité qui constitue une exception française, et qui s’explique avant tout selon l’Ania "par la destruction de valeur spécifique au marché français" liée à la guerre des prix.

Constatant l’inefficience de la loi, Richard Girardot en a donc appelé à un renforcement des contrôles (DGCCRF, ndlr) afin de sanctionner de manière dissuasive, les mauvais joueurs. "Nous croyons à cette loi et nous devons la faire fonctionner dans un esprit de confiance, mais nous voyons que cela ne marche pas. Donc c’est dramatique, mais nous faisons appel au gendarme, nous n’avons pas le choix."

La FCD s’inscrit en faux

Une vision assez sombre sur les négociations commerciales et la situation de l’industrie agroalimentaire que ne partagent pas les distributeurs. Dans un communiqué, la FCD a "regretté le caractère biaisé et totalement orienté de cette étude, qui est en complète contradiction avec les déclarations récentes des pouvoirs publics directement en charge des contrôles, et avec les notes officielles de conjoncture". La fédération représentante de la plupart des enseignes de la grande distribution, veut croire que "le bilan officiel, qui sera fait fin avril par la médiation des relations commerciales agricoles, permettra de démentir ces affirmations totalement déconnectées de la réalité".

(1) hors MDD des catégories PGC + FLS

 

La FNSEA dit "stop"

Suite aux déclarations d’Agnès Pannier-Runacher qui chiffre à -0,27 % la déflation lors des négociations commerciales 2019, la FNSEA dénonce, dans un communiqué de presse du 5 avril, une situation qui « ne peut plus durer », d’autant plus que « la montée en gamme est engagée ». En effet, le syndicat s’interroge sur la capacité des filières à tenir les engagements pris dans le cadre des plans de filière alors que la guerre des prix continue. Dans ce contexte, la FNSEA déclare « prendre ses responsabilités pour accélérer l’organisation économique des producteurs sur laquelle repose une contractualisation gagnante » et elle enjoint les autres acteurs à faire de même pour mettre « fin à cette destruction de valeur délétère ».