En fruits et légumes, le CTIFL (institut technique) affirme ne plus pouvoir assumer les coûts économiques de la maintenance officielle des variétés tombées dans le domaine public, dont il a la charge. Un dialogue s’engage avec les filières arboricoles, qui n’a pas encore abouti. Certaines organisations n’excluent pas de devenir elles-mêmes mainteneurs, à l’image de l’AOPn Fraises Framboises agréé depuis peu pour la gariguette. D’autres non.
« Même s’il ne s’agit pas d’arboriculture, le cas de la gariguette, sortie du catalogue français en 2021, nous semble être un précédent regrettable qui doit être pris en compte » : c’est par cette comparaison avec la plus célèbre des fraises françaises que des organisations de producteurs arboricoles ont interpellé le CTIFL (centre technique), dans une lettre envoyée en septembre et qu’Agra Presse a pu consulter.
Les signataires étaient l’AOPn Pêches Abricots, l’AOPn Cerises, l’ANPP (pommes et poires), l’AOPn Prune, le SNPC (châtaignes), la FNP Fruits (FNSEA), la Felcoop et la Gefel. D’une même voix, ils répondaient à un courrier qui les a bousculés. « Nous avions reçu une lettre du CTIFL, se souvient Muriel Millan, responsable technique de l’AOPn Pêches Abricots, nous expliquant, si on résume, qu’il n’avait plus les sous » pour continuer à maintenir « les variétés libres ».
Un désengagement prévisible du CTIFL
Pour rappel, le mainteneur est « la personne physique ou morale », indique le Geves sur son site, « qui assume la responsabilité du maintien du matériel végétal vivant (semences ou plants) permettant la reproduction de la variété conforme à son identité telle qu’elle a été établie au moment de son inscription ». Or, maintenir des variétés du domaine public coûte sans toutefois rapporter d’argent, avec en prime une responsabilité juridique.
De cette situation qui n’aurait que des désavantages, la gariguette, née il y a un demi-siècle (1976) à l’Inra de Monftavet (Vaucluse), en a effectivement fait les frais. Après que le CTIFL a cessé la maintenance, et faute de volontaire pour prendre le relais, la variété est sortie du catalogue français en 2021 – elle continuait toutefois d’être légalement commercialisée, ces dernières années, grâce à sa présence au catalogue espagnol.
En mai, elle a pu réintégrer le catalogue français grâce à l’AOPn Fraises Framboises reconnue mainteneur, c’est-à-dire « responsable du maintien de la variété en sélection conservatrice », indique l’arrêté publié le 10 mai. Un choix fort mais nécessaire selon l’AOPn, pour que la France « ait la main sur l’avenir » de cette variété emblématique, a indiqué à Agra Presse sa directrice, Emeline Vanespen.
Cette décision du CTIFL de se désengager de la maintenance ne sortait pas du chapeau – les organisations signataires rappellent d’ailleurs, dans leur lettre, que le « conseil d’administration du CTIFL avait effectivement, en 2022, décidé de cesser le maintien de ces variétés libres ».
Pour autant, la lettre du centre technique a été un coup dur pour l’AOPn Pêches Abricots. « Nous avons dû faire un tri au sein d’une liste de variétés du domaine public », se désole Muriel Millan, aboutissant à « une short list » de quelques variétés incluant, en abricotiers, le Bergeron. Leur espoir : que le CTIFL reste mainteneur au moins des variétés prioritaires. À défaut, l’AOPn pourrait réfléchir à imiter l’AOPn Fraises Framboises en devenant elle-même mainteneur. D’après leurs calculs, cela leur coûterait autour de « 1 400 euros par variété chaque année ».
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
À l’inverse des AOPn Fraises Framboises ou Pêches Abricots, l’AOPn Cerises n’envisage pas de devenir mainteneur officiel, explique à Agra Presse sa directrice Alexandra Lacoste, bien qu’une « grande majorité » des variétés de cerises vendues soient dans le domaine public. Le fardeau serait trop lourd, pour cette organisation qui a déjà fort à faire avec d’autres enjeux, en particulier « la droso » (mouche des fruits Drosophila suzukii).
« Notre logique est de prioriser l’avenir », insiste la dirigeante, et de travailler sur « de nouvelles variétés adaptées au changement climatique ». En ce sens, elle pointe les précieux travaux de l’Inrae de Bordeaux et du CTIFL de Balandran à Bellegarde (Gard).
Le CTIFL espère un dialogue constructif
Qu’en dit le CTIFL ? Interrogée par Agra Presse, sa vice-présidente Françoise Roch (FNP Fruits, AOPn Prune) affirme sa volonté d’un « vrai dialogue tripartite », entre le centre technique, les producteurs et les pépiniéristes, « tous ensemble autour de la table ».
D’abord, le CTIFL ne compte pas cesser du jour au lendemain la maintenance – les destructions d’arbres ne sont pas au programme à ce stade. Dans leur lettre de réaction, les organisations de producteurs avaient pris les devants en demandant au CTIFL de « sursoir au retrait des variétés mentionnées, afin de permettre un travail de réflexion et une décision éclairée ».
Ensuite, Françoise Roch espère que les mois à venir permettrons de se mettre d’accord « pour le bien commun ». Concrètement, il pourrait s’agir de demander aux filières de mettre la main à la poche, afin de financer la maintenance de variétés du domaine public, dans un contexte de « déficit » budgétaire du centre technique. Elle est consciente de l’enjeu : « ne pas perdre certaines variétés » et empêcher des « dérapages sanitaires dans les vergers », notamment.
Dans leur lettre, les arboriculteurs rappelaient justement que la « sélection conservatrice » est la « base de la certification fruitière française apportant d’indispensables garanties sanitaires ». Ces derniers devraient pouvoir dormir tranquilles en 2025, « 2026 passe encore », jauge Françoise Roch, mais « dans les deux ans, il faudra qu’on ait réfléchi ».