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Politique La « méthode » Le Maire à l’épreuve du monde agricole

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Bruno Le Maire, le ministre de l’Agriculture, n’en finit pas de surprendre. Son premier vrai discours agricole à la foire de Châlon-en-Champagne, le 31 août, n’est pas passé inaperçu. Deux mois après sa nomination au ministère de l’Agriculture, Bruno Le Maire suscite déjà autant de commentaires qu’un ministre bien rodé. Il a choisi le deuxième département céréalier français pour s’étendre très longuement sur la crise laitière, oubliant presque au passage de parler aux producteurs de grande culture. Une « vraie bourde » pour certains. Une simple maladresse pour d’autres.

Bruno Le Maire est un homme pressé. Au lendemain de sa nomination, il jetait un pavé dans la mare de la filière laitière française : le maintien des quotas était un combat dépassé, expliquait-il. Diplomate de profession, pragmatique par inclination, il n’a pas d’énergie à perdre dans des combats perdus d’avance. La fin des quotas a été votée par l’Europe. Dont acte.
Un point de vue qui lui permettait aussi de se démarquer de son prédécesseur, Michel Barnier qui voyait dans le maintien des quotas une réponse a posteriori à la crise financière et économique conséquence de la dérégulation mondiale. Question de point de vue.
Loin des utopies
La « realpolitik » a donc fait son entrée dans l’agriculture peu habituée à être ainsi bousculée. Ce terme employé pour la première fois en Allemagne distingue les politiques modestes, simples, loin des utopies trop zélées. Ce n’est peut-être pas un hasard pour Bruno Le Maire, germanophile qui a été appelé à prendre d’importantes responsabilités politiques par Nicolas Sarkozy, lui-même adepte du pragmatisme appliqué en politique. Une ascension rapide pour cet ancien directeur de cabinet de Dominique de Villepin. Bruno Le Maire est nommé secrétaire d’État en décembre 2008. En juin 2009, il devient ministre à 40 ans.
Calendriers à répétition
Bruno Le Maire va vite, trop vite au goût de certains responsables agricoles qui n’arrivent déjà plus à suivre. Ses multiples calendriers (un par filière en crise) et dates butoir, qu’il rappelle à chaque prise de parole, agacent. Les agriculteurs qui ont l’habitude de suivre le rythme des saisons se sentent pressés. Même les vieux routiers du syndicalisme qui en ont vu d’autres s’étonnent. D’autres, amusés, estiment que cette méthode fait grand bien au monde agricole. Il faudrait « un diplomate de l’agriculture » dans son cabinet, confiait un directeur d’organisation. Ou un préfet, argumentait un syndicaliste : ces gens-là savent comment composer avec les règles tacites d’un secteur professionnel.
Décalage
C’est peut-être parce qu’il souhaitait respecter le « timing » qu’il s’était lui-même imposé en annonçant une reprise d’Entremont pour la fin août, qu’il a surpris le monde agricole en profitant de son intervention dans le deuxième département céréalier français pour parler longuement… de la filière laitière. « Le mot » qu’il souhaitait avoir sur le secteur laitier a duré le temps de quatre pages de discours. Le tout avec une franchise qui laisse peu de place aux idéaux politiques « Nous ne pourrons pas revenir à des prix administrés et à des quotas fixés sur une base annuelle et suivant des modalités administratives ». a-t-il dit. Un positionnement qui ne lui laisse que peu de marge de manœuvre. Il promet toutefois de construire avec l’Allemagne « une nouvelle régulation européenne du marché du lait ». On devrait en savoir plus le 7 septembre lors du conseil des ministres européen. Au final, il n’aura que quelques mots pour le secteur des grandes cultures, ce 31 août à Châlon-en-Champagne. Évoquant la biomasse, il cite en exemple « l’agriculture de Champagne Ardenne et de Picardie qui possède une place de leader sur les grandes cultures ».
Lucidité
Quelle que soit la filière agricole, « la crise demande un diagnostic lucide sur la situation réelle de chaque filière » ajoute le ministre.
Cette politique de responsabilité n’est pas sans rappeler le « syndicalisme responsable » défendu par Jean-Michel Lemétayer. Un syndicaliste qui n’a eu rien à ajouter en citant les propos lucides du ministre évoquant « la crise économique la plus grave qu’est connue l’agriculture depuis des décennies ». Un syndicaliste qui n’a pas manqué de rebondir sur la notion de compétitivité des filières. « Comment voulez que les producteurs s’en sortent avec un coût du travail de 12 euros de l’heure en France quand il est de 6 euros en Allemagne et 7 euros en Espagne ? » s’est interrogé Bruno Le Maire le 31 août. Des propos immédiatement repris par le président de la FNSEA qui en a fait le 2 septembre son cheval de bataille en prévision de la manifestation de la fin octobre.
Quelle vision politique ?
Dans son sens négatif, le terme de « realpolitik » est utilisé pour indiquer un manque de vision politique conduisant à un règlement à très courte échéance des problèmes. Déjà certains s’inquiètent des futures négociations sur la Pac : comment va-ton s’y prendre pour défendre le budget français de la Pac si on se limite à ce qui est possible ? Michel Barnier avait habitué le monde agricole à la nécessité de « voir plus loin » pour tenter justement de ne pas se laisser emprisonner dans des débats trop réducteurs. C’était sa théorie, notamment dans la perspective du débat budgétaire européen, de 2010. Faire adhérer l’Europe à un vrai projet agricole partagé avant de rentrer dans une querelle de chiffres. Bruno Le Maire a indiqué, le 31 août qu’il fallait réussir sur le long terme à « concilier » des objectifs qui peuvent sembler contradictoires entre « intérêt national et réalité européenne ». Rupture de style.

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