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La microferme maraîchère peu mécanisée, un modèle viable

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S’installer en maraîchage sur une très petite surface cultivée, très peu mécanisée et orientée vers la vente en circuits courts : la microferme biologique d’inspiration permaculturelle a le vent en poupe auprès des porteurs de projet hors cadre familial. Mais ce modèle est-il viable ? Oui, affirment des chercheurs de l’Inra.

Un agriculteur peut gagner sa vie en cultivant, essentiellement à la main, une petite surface maraîchère. Telle est la conclusion d’une étude menée de 2011 à 2015 par l’unité mixte de recherche Sadapt - Sciences pour l’action et le développement, activités, produits, territoire (Inra – AgroParisTech). Un travail réalisé sur la ferme biologique du Bec Hellouin, en Normandie. Sur une superficie totale de 20 hectares, Perrine et Charles Hervé-Gruyer cultivent 4500 m2 de légumes, herbes aromatiques et fleurs comestibles, sur un sol hydromorphe et peu profond, largement enrichi de matières organiques. Depuis neuf ans, ils développent leur activité maraîchère diversifiée sur une petite surface, selon un modèle biologique intensif principalement manuel, orienté vers une commercialisation en circuits courts.

Aujourd’hui, ce système suscite l’engouement de porteurs de projet à l’installation. Mais permet-il de générer un revenu décent dans des conditions de travail acceptables ? Pour répondre à cette question, les chercheurs de l’unité Sadapt se sont concentrés sur une surface de production maraîchère de 1 061 m2, constituée de 40 % de serres froides et 60 % de plein champ. De décembre 2011 à mars 2015, les maraîchers de la ferme du Bec Hellouin ont relevé chaque jour les quantités de production récoltées et le temps de travail dans cette zone d’étude. À partir de ces données, les scientifiques ont estimé le revenu et le temps de travail d’un agriculteur qui travaillerait uniquement sur cette surface. « Nos résultats ne correspondent pas aux références économiques de la ferme du Bec Hellouin, prévient François Léger, enseignant chercheur à AgroParisTech et membre de l’équipe Agricultures urbaines de l’unité de recherche Sadapt. Il s’agit d’une modélisation théorique. » Comme le revenu dégagé dépend des charges, les scientifiques ont construit deux hypothèses : l’une de « coûts-bas » (matériel d’occasion, bâtiments rudimentaires, absence de véhicule de livraison), l’autre de « coûts-hauts » (matériel neuf, bâtiments sophistiqués et véhicule de livraison).

Des résultats équivalents au maraîchage biologique classique

Résultats : « En 2013, le revenu mensuel net n’est que de 898 € sous l’hypothèse haute. Il atteint 1132 € sous l’hypothèse basse. En 2014, il est respectivement de 1337 € et de 1571 € », notent les chercheurs dans le rapport final paru fin 2015. Ceci pour un travail moyen de 43 heures par semaine. Interrogé dans le cadre de l’étude, un panel de maraîchers estiment acceptables les revenus dégagés en 2013 (hypothèse basse uniquement) et en 2014. « Nous obtenons des résultats équivalents à ceux existant en maraîchage biologique classique, mais sur des surfaces effectives plus réduites », souligne François Léger. Pour autant, une ferme ne peut se résumer à ces 1000 m² de cultures intensives : « Nous ne pouvons affirmer qu’une ferme de 1000 m2 puisse être viable », convient le chercheur. Ce que relève également Jean-Marie Morin, animateur du réseau agriculture biologique pour l’enseignement agricole : « Nous estimons qu’il faut un minimum de 5000 m² pour vivre décemment d’une production maraîchère intensive. » Ce qui reste bien en-deçà des 2,7 hectares de surface en légumes que comptent en moyenne les exploitations maraîchères biologiques françaises.

Permaculture et maraîchage biologique intensif

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« Attention, il ne s’agit pas de regarder pousser les légumes, prévient Jean-Marie Morin. Un tel système demande beaucoup de travail et de compétences. » Linda Bedouet, qui cultive avec son conjoint 1,5 hectare de légumes diversifiés en Normandie, confirme : « Nous travaillons d’arrache-pied, c’est très physique. Mais malgré les déconvenues, liées entre autres aux aléas climatiques, nous vivons bien. » Les clés de la réussite ? Un effort élevé d’intensification, qui nécessite une excellente maîtrise technique. D’où la nécessité de commencer petit, estime François Léger : « Une bonne option serait de débuter sur une toute petite surface, de l’ordre de 200 m², dans le cadre d’une installation progressive sur 3 à 5 ans. » A la ferme du Bec Hellouin, les maraîchers ont réussi, non sans peine, à associer un ensemble cohérent de techniques issues de deux approches. La première, la permaculture, est un concept créé dans les années 1970 par deux Australiens, Bill Mollison et David Holmgren. Elle s’inspire du fonctionnement des écosystèmes naturels et repose sur trois principes : prendre soin de la terre, respecter l’homme et partager équitablement les ressources. Appliquée à l’agriculture, elle consiste à développer des écosystèmes agricoles durables et autonomes. « L’agriculteur permaculteur adapte ce qu’il fait pousser à son milieu, et pas l’inverse », souligne Bernard Alonso, facilitateur en permaculture. Une attention particulière est portée au design de l’exploitation : son aménagement, son fonctionnement et ses interactions. La seconde approche, le maraîchage biologique intensif, optimise la production par unité de surface en préservant la fertilité des sols. L’une de ses clés, diffusée par des maraîchers pionniers comme Eliot Coleman ou Jean-Martin Fortier : la densification des cultures, rendue possible grâce à une faible mécanisation.

Planches sur couches chaudes, cultures relais…

Concrètement, les maraîchers du Bec Hellouin associent des cultures à haute densité : carottes, radis et salades se côtoient sur une même planche. Sur les parcelles les plus prolifiques, 6 à 8 cultures peuvent se succéder dans l’année. Autre pratique, les cultures relais : la nouvelle est mise en place avant la récolte de la précédente. L’intensification passe aussi par l’allongement de la période de production annuelle. Une méthode utilisée par des maraîchers du XIXe siècle permet de démarrer les légumes primeurs dès le mois de janvier : c’est la culture en planches sur couches chaudes, à base de fumier frais de cheval qui dégage de la chaleur lorsqu’il se décompose. Par ailleurs, le maraîchage sur de petites surfaces ne saurait être viable sans une haute valeur ajoutée. Ainsi, au Bec Hellouin, les récoltes sont vendues en circuits courts et les charges limitées au maximum, en minimisant le travail et l’usage des intrants (réutilisation des ressources, faible motorisation, limitation du désherbage et du travail du sol…).

Faible surface, charges minimales… La microferme pourrait constituer une option accessible pour des candidats à l’installation hors cadre familial. D’autant que de nouveaux travaux, en cours de finalisation par Kevin Morel, doctorant à l’unité de recherche Sadapt, tendent à confirmer les résultats de l’étude du Bec Hellouin. A partir d’un modèle de fermes virtuelles créé à l’aide des données récoltées sur dix microfermes, il a calculé le revenu moyen par ETP (équivalent temps plein) : il s’établirait à 1150 euros net par mois. Par ailleurs, les scientifiques s’attaquent à un nouvel axe de recherche, toujours avec la ferme du Bec Hellouin : « Nous souhaitons faire le lien entre la dynamique de production maraîchère et le fonctionnement écologique de l’agrosystème », annonce François Léger. L’objectif ? Etablir une lecture écologique de l’efficacité productive.