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FNSEA « La modernité dans l'agriculture, ce n'est pas forcément l'industrialisation »

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Réélu président de la FNSEA, Xavier Beulin milite pour une agriculture professionnelle, productive et moderne.

La loi d'avenir pour l'agriculture est actuellement en discussion au Sénat. Les parlementaires semblent avoir entendu les demandes de la FNSEA, êtes-vous satisfait ?

Dans ce que j'ai entendu du rapporteur Didier Guillaume lors de l'introduction, il y a des avancées sur la dimension économique et sur le volet recherche/innovation. On aurait eu du mal à comprendre qu'on ne retrouve pas ces avancées dans la loi d'avenir après le discours sur l'économie du président de la République au début d'année confirmé dans celui de Manuel Valls il y a quelques jours.

Vous venez d'être réélu président de la FNSEA. Quel bilan tirez-vous de vos trois premières années à la tête du syndicat ?

Il y a eu quelques évènements forts. Nous avons préparé les élections aux chambres d'agriculture, et la FNSEA est sortie plutôt renforcée. Nous avons beaucoup travaillé sur la nouvelle PAC. En un an et demi, nous avons réuni les 300 dirigeants de fédérations départementales, régionales, et des associations spécialisées à trois reprises, pour avoir un débat très ouvert, très vif, sur ces orientations, qui a permis de dégager un consensus. Sans ce travail, je ne suis pas sûr que le président de la République aurait tenu le même discours au Sommet de l'élevage en septembre 2013, où il avait infléchi la position de son ministre. Sur la dimension économique, on a redonné une vraie place aux agriculteurs dans la filière, pas seulement en tant que fournisseurs de matière première, mais qui ont aussi leur propre influence.

S'il ne devait y avoir que deux sujets importants pour votre second mandat, quels seraient-ils ?

Continuer à œuvrer pour redonner de la valeur à la production agricole. Je veux sortir définitivement de cette opposition permanente entre le bio et le conventionnel, entre le circuit de proximité et filière longue, entre céréales et éleveur, ça n'a pas de sens. Il faut que l'on cherche à valoriser et à rendre la plus compétitive possible notre agriculture, quel que soit le segment sur lequel elle se trouve. Deuxième sujet, je veux mettre l'accent sur l'innovation, la recherche. L'agriculture doit capter le progrès technologique pour retrouver les marges de compétitivité qui lui manquent aujourd'hui. On a la chance d'avoir de grands instituts comme l'INRA, l'IRSTEA, des universités, des chambres d'agriculture, des coopératives, qui font beaucoup de travail. Il faut que le transfert se fasse vers l'agriculteur, et que l'on sorte d'une vision trop règlementaire pour régler les problèmes entre économie et environnement, parce que ce progrès va apporter des réponses.

Lorsque vous dites technologies, nous entendons OGM. Quels avantages peuvent apporter ces technologies aux agriculteurs ?

Il faut sortir de ce débat pour ou contre. Il est très important que l'on puisse mesurer les avantages et les inconvénients, les risques et les bénéfices pour les agriculteurs, pour la filière et les consommateurs. Nous ne sommes plus dans la première génération d'OGM où la finalité était très orientée vers le profit d'une ou deux sociétés dans le monde. Ce qui se travaille aujourd'hui en matière de biotechnologie, ce sont des réponses sur des fonctions nutritionnelles des plantes ou des animaux ; c'est la capacité que nous avons à répondre de manière durable, y compris économiquement, à la diminution de l'utilisation des produits phytosanitaires. Il ne s'agit pas d'être naïf et béat, bien au contraire. Je ne suis pas pro OGM, je dis simplement que si demain on peut rendre service à l'environnement et au consommateur, pourquoi ne devrions-nous pas appliquer ces progrès à l'agriculture, alors qu'on les accepte pour d'autres activités, comme la médecine et la santé ?

Vous n'êtes pas convaincu par l'agroécologie et fustigez les contraintes environnementales. Mais le consommateur est aujourd'hui en demande de qualité, de bonnes pratiques, n'êtes-vous pas en train de rater un virage qui permettrait de réconcilier les paysans et les citoyens ?

Il y a un ras le bol de réglementation, il faut comprendre ça. On est tombé dans un excès administratif qui n'est plus acceptable. La meilleure des réponses, elle n'est pas forcément dans une forme de revendication syndicale traditionnelle, mais dans un travail de fond. Les paysans dans la grande majorité sont parfaitement conscients que l'on ne fera plus de l'agriculture sans prendre en compte la dimension environnementale. Nous avons un déficit de communication, de pédagogie, et d'influence, pour faire partager cette idée que la modernité appliquée à l'agriculture, ce n'est pas forcément tomber dans l'industrialisation, dans une banalisation de notre alimentation. Mais c'est une façon de combiner notre identité alimentaire, nos valeurs et notre histoire agricole avec les enjeux entre économie, emploi, territoires et environnement. Cela passe par un investissement fort vers les sciences humaines et sociales, les questions de société. Il faut que les paysans soient davantage présents là dessus.

Vous êtes souvent critiqué pour votre « double casquette » de président de la FNSEA et de Sofiprotéol. Les deux activités sont-elles compatibles ?

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C'est un choix que j'assume complètement. J'ai posé la question au nouveau conseil d'administration de la FNSEA, en disant que si mes collègues considéraient qu'il y avait incompatibilité, je remettais mon mandat sans aucune difficulté. Ce n'est pas le message qu'ils m'ont envoyé. Je suis très à l'aise avec ça. Sofiprotéol, à mes yeux, est un outil au service des agriculteurs, ce n'est pas une fin en soi. Aujourd'hui on me critique beaucoup sur le fait que je puisse cumuler ces fonctions. Mais je suis très fier de présider une entreprise qui n'a jamais distribué un dividende, qui a toujours réinvesti au bénéfice des agriculteurs, a permis de pratiquement doubler le prix du colza et du tournesol sur une dizaine d'années.

Prenant le contre pied de ces accusations, ne pouvez-vous pas profiter de votre double casquette pour que Sofiprotéol sauve, par exemple, les entreprises de volaille qui sont en mauvaise posture, et avec elles leurs éleveurs ?

Il y a deux ans, nous avons pris nos responsabilités en nous portant acquéreur de la branche la plus malade du groupe Doux. Rationnellement, ce n'était pas très sérieux. On l'a fait, il faut l'assumer, mais ça fait partie d'une responsabilité inter-filière qui nous incombe. Je ne peux pas tenir un discours sur la mise en œuvre d'une économie agricole plus circulaire et en même temps me désintéresser de ce qui se passe dans les filières animales. Sofiprotéol, dans son volet financier, intervient dans beaucoup d'entreprises liées à l'élevage, via la nutrition animale, les outils de transformations.

Si Sofiprotéol est critiquée dans le monde agricole, c'est peut-être aussi parce qu'on ne perçoit pas toujours les différences entre coopératives et entreprises privées. Les coopératives en font-elles assez pour le revenu de leurs adhérents ?

Le marché est impitoyable, il y a des standards économiques que l'on ne peut pas gommer d'un coup de baguette magique. Mais s'il n'y avait pas les coopératives dans l'agriculture, est-ce que nous aurions une situation meilleure ? Je pense qu'elle serait bien pire. Sur la politique laitière, regardez la carte de France des entreprises laitières : généralement, on retrouve les coopératives dans les bassins laitiers où la densité est plus faible, avec les coûts de ramassage supérieurs, où aucun industriel n'a intérêt à aller. Pour autant, il y a aussi des coopératives qui doivent se remettre en cause. Mais c'est plus facile dans une coopérative, avec le pouvoir entre les mains des agriculteurs, de changer le conseil d'administration s'il ne fait pas son boulot, que chez un privé.

Récemment, un reportage de l'émission Capital sur M6 vous prenait à partie, affirmant que l'usine Farmor, du groupe Glon, le pole animal de Sofiprotéol, « importe du poulet brésilien ». Est ce que c'est vrai ?

C'est absolument vrai. Cette entreprise transforme de la viande de volaille en plats cuisinés, dont 80% est exporté. Son approvisionnement provient 50% de France, 25% d'Europe, 25% du Brésil. Elle fait ça parce que, d'abord, elle a besoin d'une certaine catégorie de volaille, du poulet lourd, que l'élevage breton ne peut pas systématiquement fournir. Ensuite, dans ces industries, on ne peut pas avoir une seule source d'approvisionnement. Quand vous avez un pépin de grippe aviaire dans un pays, vous devez avoir une partie de vos approvisionnements qui vient d'ailleurs. Il y aura dans les prochaines semaines une réunion des dirigeants agricoles bretons chez Farmor, parce que je tiens à ce que les éleveurs sachent ce qui se passe dans cette usine. Quant aux images, elles sont détestables, je ne sais pas où ça a été filmé, mais les éleveurs français ne travaillent pas de cette manière là.

La FNSEA affirme vouloir garder des paysans sur tout le territoire, tout en favorisant une restructuration qui amène inévitablement la disparition d'agriculteurs, qui sont pour une bonne partie vos adhérents. On a du mal à comprendre votre message... 

Le message est très clair : nous restons parmi les pays d'Europe où la taille des exploitations est la plus faible. Cela montre que l'on a contenu les agrandissements. Par ailleurs, la surface n'est pas forcément un indicateur en soi, ce qui compte c'est la valeur ajoutée qu'on va tirer sur son exploitation. Mais si vous regardez les chiffres de la filière consolidée, c'est-à-dire depuis l'agrofourniture jusqu'à l'agroalimentaire, depuis les années 60-70, la ferme France n'a pas perdu d'emplois. Le chiffre est stable depuis les années 70, autour de 14% des actifs. Mais on a eu un transfert d'actifs de la production vers l'agrofourniture, l'agroalimentaire et les services, et ça aussi il faut en être fier. On veut dans tous les secteurs avoir plus de PME solides, et dans l'agriculture on voudrait garder le petit paysan avec son béret sur la tête et sa baguette sous le bras ? C'est affligeant.

Appel pour sauvegarder les terres agricoles par l'association Filière paysanne

L'ASSOCIATION Filière paysanne a lancé un appel « pour la préservation des terres fertiles menacées par l'étalement urbain » le 9 avril, jour où la loi d'Avenir de l'agriculture commence à être discutée au Sénat. De nombreuses personnalités de l'agriculture l'ont signé comme François Théry, le vice-président de l'Agence bio, Marc Dufumier, agronome et auteur de livres sur l'alimentation mondiale ou encore Alain Gaignerot, directeur du Modef. Une vingtaine d'organisations scientifiques, environnementales ou agricoles sont également signataires de l'appel dont la Fédération nationale d'agriculture biologique (Fnab), Générations Futures, Terres de lien ou l'Association française d'étude des sols (Afes). Du côté politique, le Parti de Gauche, EELV ou Cap21 soutiennent aussi l'initiative. Les 4 000 signataires veulent que le rôle des Commissions départementales de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF) soit renforcé afin d' « obtenir un avis décisionnel sur tout projet d'urbanisme ou d'aménagement qui aurait pour conséquence de réduire un espace à usage ou à vocation agricole. »