Nicolas Prantzos, astrophysicien à l'Institut d'astrophysique de Paris (IAP), expose sa vision de l'agriculture, soulignant, en tant qu'expert extérieur, que la mondialisation nécessite plus que jamais d'avoir une vision de long terme. C'est particulièrement vrai pour l'agriculture, analyse-t-il, où l'hyperspécialisation des régions conduit à des désastres durables, tant sociaux qu'environnementaux.
Que peut dire de l'agriculture un astrophysicien spécialiste de la Voie Lactée et de la nucléosynthèse – l'ensemble des processus qui ont donné naissance à tous les éléments chimiques de l'univers et qui font de la Terre un monde habitable ?
Il ne faut pas oublier que nous sommes tous des citoyens et, par conséquent, nous devons avoir un avis sur ce genre de sujets. Mais il est vrai que la complexité et la technicité de ce type de problèmes ne permettent pas d'avoir toujours un avis éclairé dans les détails.
La concentration des exploitations agricoles pour augmenter la productivité, qu'en penser ? Elle permet de gagner des points de compétitivité, mais le chômage, les déséquilibres entre régions sont-ils le prix à payer ?
Je connais un peu cette question parce que je suis d'une famille d'origine agricole venant de Grèce. Je pense qu'un certain degré de concentration est bénéfique, car on gagne en productivité et on peut nourrir plus de personnes. Mais il faut aussi tenir compte du fait qu'on peut créer du chômage et des déséquilibres entre les régions. Augmenter la productivité ne doit pas être le seul souci. Le premier souci doit être d'améliorer la vie des gens sous tous les aspects, si possible. Je sais que c'est complexe, beaucoup plus qu'en astrophysique où l'on a des problèmes beaucoup plus simples à traiter !
Pourtant les sujets de la gravitation et de la mécanique quantique ne sont-ils pas très complexes ?
Oh, certes ! Mais ça n'a rien à voir avec la vie des humains et de la société ! Tout ce qui est humain est beaucoup, beaucoup plus complexe. Il est vrai que dans la recherche fondamentale nous travaillons sur des réalités très éloignées de la vie quotidienne et de l'expérience, mais en termes de complexité, il n'y a rien de comparable au cerveau humain et au fonctionnement d'une société humaine !
L'agriculture dans la mondialisation, quels avantages ?
La mondialisation est inéluctable. Nous finirons par avoir une société globale, du fait des transports et des communications. On peut fabriquer presque tous les produits et les transporter d'un bout à l'autre de la planète. Mais comment assurer un certain équilibre entre les régions du monde ? C'est le souci majeur, qui concerne tous les secteurs, l'agriculture, l'industrie, l'énergie, les matières premières... La mondialisation est à la fois source de richesse, mais aussi de tensions, voire de guerres. Pour revenir à l'agriculture, un des dangers que je vois c'est que la mondialisation peut créer de la monoculture.
Quels dangers voyez-vous à la monoculture ?
Je trouve qu'à long terme c'est désastreux. Ça permet d'enrichir rapidement quelques-uns, mais pour des régions entières cela peut s'avérer catastrophique. Je peux vous citer un exemple, celui de mon pays d'origine, la Grèce et de ma région, la Thessalie, qui est une région agricole. Traditionnellement c'était le bassin céréalier du pays depuis l'Antiquité. Ces dernières décennies, le gouvernement a convaincu les agriculteurs de planter du coton, très intéressant à l'époque pour les exportations. Au départ, tout allait bien. Mais d'abord on ne produit plus les céréales nécessaires, il faut donc les importer. Ensuite le prix du coton s'est effondré. Et surtout, le coton demande beaucoup d'eau, et après avoir épuisé les eaux de surface, on a ponctionné l'eau des profondeurs, et désormais l'eau puisée est salée. Maintenant, comment revenir aux céréales ? C'est très coûteux pour les agriculteurs, par ces temps de crise. C'eût été possible auparavant, quand l'Union européenne était encore riche et leur donnait des subventions. Voilà un exemple de politique mal réfléchie et guidée uniquement par le gain à court terme.
Comment selon vous l'Europe tire-t-elle son épingle du jeu de la mondialisation ?
Vu le niveau de vie européen, il coûte plus cher de produire en Europe. Maintenant, on dit qu'on peut faire venir les produits d'ailleurs, mais à quel prix? Quand je dis à quel prix, ce n'est pas seulement le prix au consommateur, c'est le prix global pour l'environnement, l'épuisement des ressources et les conséquences sociales. Est-ce que toutes les composantes de coûts de transport, d'énergies et de tensions sociales sont comptabilisées dans le prix ? Nous sommes dans un monde où les nations sont de plus en plus interdépendantes. Plus que jamais cela nécessite d'avoir une vision globale et de long terme.
En tant que scientifique, comment voyez-vous le débat sur les OGM ?
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En tant que scientifique, j'ai confiance dans l'innovation, mais pas une confiance aveugle. Je sais que la science permet de mettre au point des innovations admirables. Mais laisser le monde aux mains des scientifiques peut s'avérer désastreux. L'homme a inventé le couteau, on peut l'utiliser pour couper le pain, mais aussi pour trancher une gorge. De même la manipulation de l'atome permet de produire de l'énergie, mais aussi de fabriquer des bombes. Les OGM peuvent présenter des risques aussi. Je fais confiance aux scientifiques pour trouver des propriétés aux plantes, intéressantes pour le plus grand nombre, dans de meilleures conditions. Mon sentiment est que ces recherches doivent se faire non pas de façon opaque, mais dans la transparence. Une recherche pas forcement publique, mais contrôlée par des experts représentant la société. Si on laisse ces travaux uniquement dans les mains des entreprises privées, dont l'objectif est le gain à court terme, on ne garantit en rien le succès de ces avancées. Oui donc aux OGM, à condition que toute la chaîne depuis le début des recherches jusqu'aux applications soit transparente.
L'information technologique diffusée dans le public à chaque étape des recherches, pourrait affoler le plus grand nombre tout en paralysant les avancées ? Est-ce le prix à payer de la consultation démocratique ?
En effet, c'est le prix à payer, car on risque de retarder le passage de la recherche à l'application. C'est quelque chose que je suis prêt à accepter. Il vaut mieux procéder ainsi que se précipiter et avoir de mauvaises surprises plus tard.
Réduire l'usage des pesticides, tout le monde est d'accord, mais à quel rythme ? Comment concilier cet objectif sans fragiliser le potentiel de production agricole par une productivité insuffisante ?
Je vois bien le problème. Il n'y a pas de réponse simple. La mondialisation met en contact des régions qui jusque là produisaient de manière indépendante, chacun dans son coin. Si l'économie fonctionne dans un contexte de compétition « tous contre tous », ça ne peut rien apporter de positif. Les pays développés, comme ceux d'Europe occidentale, ont longtemps profité de leur avance technologique et économique, même après la décolonisation. Maintenant, les pays émergents utilisent tous les moyens techniques mis à leur disposition pour combler le fossé de productivité qui les sépare des pays développés. Il faut appliquer les meilleures pratiques, et je crois que l'agronomie progresse beaucoup. Il faut faire comprendre aux autres pays qu'il est dans l'intérêt de tous d'utiliser moins de pesticides. Il faut comprendre que ces pays cherchent à se développer économiquement, mais voir aussi que leur développement ne se fait pas toujours de façon équitable chez eux, loin s'en faut. La résolution de cette question est du ressort de la politique, et ce n'est pas un sujet simple. Beaucoup des questions que vous soulevez ne sont pas seulement liées à l'agronomie et aux technologies mais ramènent à la politique!
L'aspiration au naturel et au bio, est-ce pour vous une aspiration qui fait faire un pas en arrière ou un bond en avant ?
J'avoue que sur cette question je n'ai pas un avis bien tranché. Faut-il produire par exemple les pommes de terre, les tomates, de façon naturelle, de la même façon qu'avant l'application des pesticides? Je ne suis pas spécialiste de ce sujet mais mon sentiment en tant que scientifique est que l'agriculture biologique est plus en harmonie avec la nature ; cependant en tant que citoyen, il me semble qu'à court et moyen terme la productivité du bio est telle que les produits de l'agriculture biologique ne sont accessibles qu'aux revenus les plus élevés. Comment résoudre cette équation ? Là encore, c'est aux politiques de décider.
Si on trouvait des moyens pour accélérer l'accessibilité des produits de l'agrobiologie à un grand nombre, je dirai que l'agriculture biologique est un pas en avant. Nous sommes peut-être dans une période de transition, comme on le voit pour les produits pharmaceutiques et de nombreuses thérapies, onéreux au début, et qui deviennent accessibles par la suite. Ce sera peut-être le cas pour l'agriculture biologique. Cela dépendra des progrès de l'agronomie. Sans doute les recherches en agriculture biologique méritent d'être davantage subventionnées, de la même façon que les énergies renouvelables – pas encore compétitives – le sont. Cela mérite un effort, mais je ne suis pas en mesure de dire à quel niveau.
La biomasse-énergie et la chimie du végétal, qu'en pense un scientifique des « sciences dures » comme l'astrophysique ?
Il me paraît évident qu'il faut investir dans les énergies renouvelables. Si l'on ne mobilise pas pour cela de grandes surfaces agricoles et si l'on récupère ce qui existe déjà (pailles, tiges, résidus cellulosiques comme le son ou la pulpe de betteraves), voilà des innovations astucieuses, c'est le futur de l'humanité d'aller dans ce sens. J'ai séjourné au Japon, pays deux fois plus petit que la France avec une population deux fois plus élevée, et j'ai été frappé par l'habitude des Japonais d'utiliser le moindre terrain de façon très soigneuse, économe et réfléchie. Je pense que, d'une certaine manière, notre Terre devient aussi de plus en plus exiguë. Il faudra promouvoir toutes les pratiques qui nous permettront d'utiliser toutes nos ressources de manière parcimonieuse.
Dans votre ouvrage Voyages vers le futur – L'aventure cosmique de l'humanité (Seuil, 1998), vous explorez la possibilité de « terraformer » les planètes, de « prolonger » le soleil. Est-ce le moment de réfléchir à aménager d'autres planètes ?
Des scientifiques de la Nasa réfléchissent à des solutions très intéressantes pour rendre habitables des planètes a priori hostiles à l'homme. Depuis que l'homme existe, il modifie son environnement, déjà par l'agriculture. Maintenant il a la capacité de le faire à des échelles de plus en plus grandes. À long terme cela me paraît inéluctable. Mais ce long terme dépendra de l'état de la planète Terre. Si l'humanité parvient à résoudre ses problèmes écologiques et sociaux, elle pourra aussi prospérer sur d'autres planètes. Cependant il est vain d'imaginer d'implanter la vie sur d'autres terres si elle ne fait qu'exporter ses problèmes là-bas. Avant de terraformer Mars, il faut déjà terraformer la Terre avec succès !