Abonné

Philippe Mangin, président de Coop de France La notion de progrès, « un sujet impossible à traiter dans le monde agricole »

- - 6 min

Pour Philippe Mangin, président de Coop de France, si la compétitivité de l’agriculture française peut être remise en cause aujourd’hui, c’est parce qu’elle n’a pas su prendre le virage du progrès. Un « ratage » dans lequel le syndicalisme agricole a sa part de responsabilité. Conséquences : trop peu de place est accordée à la recherche de compétitivité dans le conseil agricole et les investissements sur ce thème sont trop faibles.

Agra Presse hebdo : Dans votre livre blanc, vous parlez de « moderniser l’agriculture ». Qu’entendez-vous par là ?
Philippe Mangin : S’il est un sujet impossible à traiter dans le monde agricole, c’est bien la notion de progrès. Les agriculteurs sont constamment découragés par la capacité de la France à passer à côté des grandes innovations. La méthanisation est par exemple absente des exploitations alors qu’elle est très présente en Allemagne. Il faut également accompagner davantage les agriculteurs dans la recherche de la baisse de leurs coûts de production. Il y a aujourd’hui un manque de maîtrise. De mauvais choix sont faits. Les conseillers agricoles ne travaillent pas assez sur la compétitivité. Pas un seul dossier d’expérimentation sur ce thème n’est financé par le Casdar ! Les conseillers sont essentiellement mobilisés sur la protection de l’eau, la directive nitrates, l’éco-conditionnalité, le bio… C’était probablement nécessaire. Mais aujourd’hui, il faut aussi penser à la compétitivité, à l’innovation, à l’informatisation des fermes… !

Quelle est le rôle des coopératives dans tout ça ?
Nous constatons que nos céréaliers vont perdre environ 100 euros de l’hectare avec le bilan de santé de la Pac. Nous réfléchissons à ce que nous pouvons faire pour les aider à compenser cette perte. Nous devons trouver des sources d’économies de l’ordre de 30 ou 50 euros/ha. En serons-nous capables d’ici trois ans ? Le défi des coopératives va consister à baisser leurs coûts et à le faire accepter aux adhérents. Parce qu’aujourd’hui, on nous dit « vous êtes trop cher, mais ne fermez pas mon silo ». Un autre levier réside dans la valorisation des produits, qui passe par une meilleure efficience des outils industriels. Il faut les revisiter, les ré-auditer. Si vous n’investissez plus, vous ne modernisez plus. Dans certains métiers, les machines coûtent moins cher que les ouvriers turcs…

La compétitivité passerait donc par la réduction des emplois ?
Lorsque deux coopératives fusionnent, c’est pour faire des économies d’échelle. Elles ne souhaitent pas forcément de plan social. Dans ce cas, elles reconvertissent, elles innovent, elles inventent de nouveaux métiers. Sur la question agricole, c’est la même chose. Quand on parle de compétitivité, il faut penser innovation, compensation, création d’activité. De l’argent, il y en a que ce soit dans les interprofessions, dans les banques ou dans les coopératives. L’immense majorité du paysage coopératif est sain, capable de conduire des investissements. L’audace coopérative se réveille.

Comment expliquez-vous la chute des revenus agricoles en France, encore mise en évidence dans la récente étude publiée par Eurostat ?
En France par exemple, nous avons retardé autant qu’on le pouvait le regroupement des ateliers laitiers. Même chose pour les assolements en commun chez les céréaliers. Des éleveurs se sont découragés au moment de la mise aux normes et ont décidé d’arrêter. Tout cela, c’est typiquement français. C’est de la responsabilité des politiques et des professionnels. Les freins à ces évolutions incontournables peuvent venir des syndicats. Dans le monde du travail salarié, ceux-ci se respectent et ne font pas campagne les uns contre les autres. En agriculture, le syndicalisme fonctionne sur le principe de l’autodestruction.

Quelle est selon vous la part de responsabilité de la FNSEA ?
La FNSEA a toujours été très soucieuse des grands équilibres de l’agriculture française. Il faut souhaiter aujourd’hui que ce syndicat invite les autres au dialogue. Sur l’OMC, il n’y a pas des divergences si fortes que cela. Sur la Pac, tout le monde s’accorde sur le principe de la régulation ou sur une gouvernance rénovée. Je suis favorable à un lieu de dialogue des syndicats agricoles, notamment pour les aspects européens et internationaux. Ce qui compte, c’est de donner l’image d’un front uni sur les principes. Ce n’est pas grave si, sur le « comment », des divergences existent. Lors du Salon de l’agriculture, Nicolas Sarkozy a d’ailleurs lancé solennellement un appel à l’unité. Il faut que chacun prenne la responsabilité de ne pas attaquer l’autre, quelques fois gratuitement.

Quelle serait la place des minoritaires dans un paysage syndical rénové ?
Je ne pense pas que l’on puisse éviter l’entrée des minoritaires dans les interprofessions. Mais il faut dans ce cas introduire des modifications dans leur fonctionnement, comme la décision par collèges. Etre vent debout sur le thème « vous ne rentrerez jamais » me semble en tout cas être une mauvaise solution.

Et du point de vue des organisations agricoles, que changeriez vous ?
Le paysage des OPA n’est pas adapté à la donne. En son temps, Luc Guyau avait lancé le remembrement des organisations professionnelles agricoles. Mais rien n’a changé. Il manque des plates-formes de consultation, de décision. Quand on voit ce que les politiques s’imposent, avec le non cumul des mandats, le respect de la parité ou des règles de financement… De son côté, le monde agricole des responsables continue sur sa lancée.

Depuis les déclarations de Nicolas Sarkozy au Salon de l’agriculture, le monde agricole apparaît davantage anti-écolo. Cela peut-il poser un problème, selon vous ?
Ce n’est pas une bonne stratégie. C’est une erreur de penser que le lobby paysan a gagné et qu’il ne veut pas d’environnement. Nous voulons d’une écologie rationnelle. Il faut sortir des solutions passéistes rétrogrades, symboles de décroissance. Le gouvernement aurait pu construire un deal avec les paysans, qui ont plutôt une sympathie pour la droite, sur un traitement de l’écologie appliqué à l’agriculture, basé sur le progrès, la science, la technologie. Il ne l’a pas fait.

Restez au courant en temps réel !

Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.