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Régions La nouvelle carte des Aria

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A l'heure de la mise en place des nouvelles régions, les associations régionales d'industries agroalimentaires discutent et, pour certaines, se rapprochent. Quel que soit l'avancement du dossier, il reste, pour beaucoup, une grande inconnue : quel sera le soutien politique apporté au secteur ?

Pour coller à la nouvelle carte des régions, les Aria (associations régionales des industries agroalimentaires) se sont mises en mouvement. Dans les futures grandes régions, la plupart des acteurs ont opté pour une association chapeau, dont certaines préfigurent déjà une fusion. Une nécessité pour parler d'une seule voix auprès d'une collectivité qui représente un financeur important dans le cas de certaines structures.

FUSION EFFECTIVE EN NORMANDIE Pour l'heure, seules les Aria de Normandie ont fusionné. En effet, l'Association normande des entreprises alimentaires (Anea) ainsi que l'association Haute-Normande des industries agroalimentaires (Ahnoria) ont annoncé leur fusion le 20 novembre, à l'issue de leurs assemblées générales extraordinaires respectives. Préparée depuis un an, cette fusion a donné naissance à l'Association régionale des entreprises alimentaires de Normandie (Area Normandie). Cette union apparaît comme une formidable opportunité pour la filière agroalimentaire normande. « Il y a une formidable envie de collaborer de la part de nos entreprises qui souhaitent dès à présent travailler à des projets communs », explique Anne Brice, secrétaire générale de l'Association normande des entreprises alimentaires. « Il n'y a eu aucune difficulté à cette fusion. Nous travaillions déjà ensemble sur des problématiques liées par exemple à la logistique ou au développement durable. Nous avions même monté en commun le dossier “ambassadeurs métiers” qui permettait aux jeunes en recherche d'emplois de s'adresser à l'intérieur même des entreprises à un “référent” qui puisse leur répondre voire se déplacer dans les collèges ou les lycées », poursuit-elle. Les entreprises implantées en Haute et Basse Normandie sont très complémentaires. En Basse Normandie, elles sont beaucoup plus proches de l'amont agricole. C'est le cas des industries de la viande, des légumes, du cidre ou du lait tandis qu'en Haute Normandie, « on a des entreprises proches de l'aval comme les industries du café ou du chocolat », souligne Anne Brice. Regroupant 120 adhérents, la nouvelle Aria Normandie aura son siège à Caen. Elle est présidée par Bertrand Declomesnil, président de l'ex-ANEA et gérant de l'entreprise Salaisons du Vieux Terroir à Colombelles (14). Sébastien Dutacq, des Moulins d'Auguste en est le premier vice-président. Suite p. 3

COMMENT FUSIONNER DES MODÈLES ÉCONOMIQUES DIFFÉRENTS ?

Si la Normandie a montré l'exemple à suivre, ailleurs en revanche, c'est un peu l'expectative. En témoigne, sans doute, le manque d'empressement des principaux intéressés à s'exprimer sur le sujet. Au mieux, la communication est soigneusement calibrée, au pire, c'est le silence radio. « Tant que nous ne savons pas quelle sera la politique des nouvelles régions pour les industries agroalimentaires, c'est difficile de se projeter. En termes de service aux entreprises, la fusion sera bénéfique parce que chacun apportera ses compétences. Mais les Aria se sont mises en mouvement toutes seules, et peut-être un peu trop tôt », commente une partie prenante.

Au-delà des questions d'hommes, classiques dans ce genre de dossiers, l'argent est, comme toujours, le nerf de la guerre. L'exemple de la région Aquitaine-Poitou-Charentes-Limousin est à cet égard révélateur. Selon nos informations, l'Alia (Limousin) est subventionnée à hauteur de 80 % alors que l'Aria Poitou-Charentes compte moins de 30 % de subsides publics dans son budget. L'Ardia (Aquitaine) se situe entre les deux, avec des revenus provenant à part égales de subventions et de ressources privées (adhésions, prestation de service). Ceux qui passent pour de bons élèves auprès des pouvoirs publics coûtent donc aussi beaucoup plus cher aux entreprises. Dans ce cas précis, l'harmonisation ne sera pas une mince affaire et personne ne souhaite d'ailleurs communiquer dans ce territoire. Quoi qu'il en soit, les trois structures iront rencontrer ensemble les futures équipes de la grande région pour présenter leur projet d'association chapeau et prendre la température. Avec au moins deux certitudes : dans ce territoire immense, le maintien d'antennes locales sera indispensable et les marques Produit en Poitou Charentes, Produit en Limousin et Signé Aquitaine seront maintenues. Mais que valent-elles tant que la question de l'orientation politique et budgétaire ne sera pas tranchée ? A quoi servira-t-il de garder des marques, par exemple, si elles ne sont pas soutenues ? Autant de questions qui restent pour le moment en suspens.

INCERTITUDE POLITIQUE

Autre région complexe, parce que triple, l'Alsace-Lorraine-Champagne Ardennes, mais qui évite au moins cet écueil sur les questions de financement. « Nos budgets sont très divers, mais l'équilibre est le même pour tous avec environ 50 % de recettes privées et 50 % de subventions », explique Audrey Raguet, directrice du pôle agroalimentaire lorrain (1). Les trois structures (Clubi3A, AIAL et Aria Alsace), qui ont annoncé leur rapprochement avant l'été, finalisent les statuts de leur future association chapeau, et ont déjà organisé des actions communes sur l'innovation et les conditions de travail. Notons toutefois que l'Alsace semble pour l'heure peu présente dans ces événements communs. « Nous sommes dans la mise en route, tempère Audrey Raguet, directrice du pôle agroalimentaire lorrain. Pour les entreprises, c'est une vraie chance. Nos services sont très complémentaires. En Lorraine, nous sommes très actifs sur l'innovation, l'Alsace travaille beaucoup sur l'export et la Champagne Arde nne s sur la mutualisation avec un groupement d'employeurs qui compte quarante salariés. » Comme dans le Sud-Ouest, le maintien d'antennes locales semble absolument nécessaire. Mais quelle sera la vision de la future grande région ? « Nous avons soumis nos réflexions aux équipes des conseils régionaux. Mais pour l'instant, ils ne savent pas », soupire Audrey Raguet.

Du côté de la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, qui regroupe elle aussi trois entités, le suspens reste entier. « L'avenir des Aria dépendra en grande partie de la future politique économique décidée par le nouvel exécutif », explique-t-on sur le terrain. C'est une des raisons avancées par les différents acteurs qui ont à animer ou à accompagner les entreprises agroalimentaires de la grande région. Mais pas la seule. Car le Nord-Pas-de-Calais-Picardie possède également une des spécificités uniques en France : compter trois associations – dont deux Aria – aux objectifs et missions fortement différents. Depuis peu, elles s'observent et se regardent. Mais n'ont entrepris aucun véritable travail de rapprochement. « On apprend à se connaître », justifie-t-on simplement de tous les côtés.

Le Pôle des industries agroalimentaires (PIA) est la plus ancienne de ces trois associations. Basé à Entreprises et Cités à Marcq en Barœul (59) siège du patronat de la métropole lilloise, le PIA, actuellement présidé par Olivier Hermand, patron des chicorées Leroux, a été mis en sommeil depuis la création d'Agroé. Considéré comme une Aria, le PIA a très longtemps fait figure de la fédération des grandes entreprises de l'agroalimentaire de la métropole lilloise, principalement biscuiterie, chocolaterie et confiserie. Mais dès 2006, le PIA oriente davantage ses actions vers les PME-PMI. Michel Hermand, père d'Olivier Hermand et président du PIA de l'époque, explique : « Les grandes entreprises n'ont pas besoin de nous. Elles sont en prise directe avec Paris et Bruxelles ».

NORD-PAS DE CALAIS-PICARDIE : TROIS STRUCTURES POUR DEUX RÉGIONS

Cette inflexion s'opère au moment où Daniel Percheron, président PS du conseil régional, lance les pôles d'excellence en 2009 « pour structurer le territoire régional autour de pôles permettant de mettre en commun des expertises touchant à la recherche, au transfert technologique, à l'international et à la formation ».

Plus ou moins associée à la création de ce « pôle d'excellence agroalimentaire Arras-Cambrai » (Agroé), le PIA a néanmoins perdu beaucoup de son influence sur le terrain, contrairement à sa voisine picarde (Agrosphères) qui fait figure d'élément moteur pour le développement économique agroalimentaire de la grande région Nord-Picardie.

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Le parcours quasi sans fautes d'Agrosphères effectué au cours de ses dix premières années d'existence en témoigne. « Nous sommes passés de 127 à 150 membres en 2015 et nous observons un taux de renouvellement de 95% de nos adhérents », souligne Philippe Hincelin, son délégué général. Très récemment encore, des PME du Nord-Pas de Calais n'ont pas fait mystère de leur volonté d'adhésion à la structure picarde dès 2016. « Nous nous sommes approprié Agrosphères », rajoutait même récemment ce président d'une PME picarde. Avec son statut d'Aria, elle affiche également son rôle d'agence de développement économique. Ce rôle d'animation sur le territoire a permis à Agrosphères de « bien identifier ses membres, d'apprendre à les connaître et de pouvoir donc bâtir des projets avec eux ». C'est ainsi que la Picardie fait aussi la démonstration qu' « elle n'est pas seulement qu'une région d'équilibre entre l'Ile de France et le NPdC », comme aime à le souligner Claude Gewerc, le président de la région Picardie… qui achève son mandat dans quelques jours.

DES ASSOCIATIONS CHAPEAU DÉJÀ CRÉÉES…

Dans les régions où n'interviennent que deux structures, la création d'une association chapeau est le plus souvent déjà effective. L'Ariatt (Franche-Comté) et l'Aria Bourgogne ont ainsi annoncé la naissance de « Entreprises alimentaires de Bourgogne Franche-Comté » le 22 avril. Si le mot fusion n'apparaît pas en tant que tel dans le communiqué envoyé à la presse à cette occasion, ce dernier stipule qu'à terme, « l'association deviendra le représentant unique des industries alimentaires de Bourgogne-Franche-Comté. À leurs interlocuteurs en région, les deux Aria expliquent déjà vouloir favoriser les synergies et les économies d'échelle. « Nous travaillions déjà ensemble, avec des réunions communes à Dole, à mi chemin entre Dijon et Besançon, explique Jean-Jacques Bret, le président de l'Ariaat. Définir un projet commun ne présente pas de difficulté et pour la date de la fusion, nous collerons au réel. »

L'association commune à la Bourgogne et la Franche-Comté n'a donc officiellement donné aucun calendrier, contrairement à la région Rhône-Alpes Auvergne qui a d'ores et déjà annoncé sa fusion pour 2017, tout comme la région Languedoc Midi Pyrénées.

… EN ATTENDANT LA FUSION

En attendant cette échéance, les deux Aria de Midi-Pyrénées de Languedoc-Roussillon ont construit un programme commun pour l'année 2016, qui prévoit notamment de se rassembler sous une bannière commune. L'Aria-MP et LRIA donnent ainsi naissance à l'Area LRMP (pour Association régionale agroalimentaire de Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées), un acronyme que Vincent de Lagarde promet de changer pour une dénomination plus élégante, dès que le nom de la nouvelle région sera connu. Didier Ageorges et Didier Barral, respectivement président de l'Aria et de LRIA, ont été élu coprésidents de cette nouvelle fédération. « Nous rassemblons 160 adhérents en Midi-Pyrénées et 130 adhérents en Languedoc-Roussillon, explique Vincent de Lagarde, délégué général de l'Aria-MP avec des activités très complémentaires, tournées vers la viande à l'ouest, sur les produits de la mer et les fruits et légumes à l'est. Pour couvrir ces treize départements, avec Serge Garcia, délégué général de LRIA, nous allons redéployer nos effectifs sur 5 secteurs géographiques pour assurer une proximité des entrepreneurs ». Les deux entités emploient 10 équivalents temps plein. « L'agroalimentaire, dans la nouvelle région, pèsera plus lourd que l'aéronautique (12 000 salariés) ! », reprend Vincent de Lagarde. Le nouvel ensemble regroupe 1 500 entreprises dans les IAA qui emploient 36 000 personnes pour un chiffre d'affaires global de 14,5 milliards d'euros.

QUEL FINANCEMENT ?

En Rhône-Alpes Auvergne, si les deux territoires présentent de forts atouts dans l'industrie agroalimentaire, leurs structures représentatives doivent d'abord harmoniser leurs modes de fonctionnement, diamétralement opposés, avant de créer l'Aria Rhône-Alpes Auvergne, dans les deux ans. En effet, d'un côté, l'Uriaa Auvergne, créée en 1980, fédère 83 industriels et est animée par trois permanents. De l'autre, l'Aria Rhône-Alpes (seulement 40 adhérents) fait face à une multitude d'acteurs comme Rhône-Alpes Gourmand (structure de promotion pour l'agriculture, l'industrie de transformation et les métiers de bouche), le Pôle agroalimentaire de la Loire implanté à Saint-Etienne, l'école d'ingénieurs Isara Lyon ou encore le technopole Alimentec à Bourg-Bresse. Région plus importante, les structures y sont également davantage spécialisées et éparpillées sur le territoire. Pour proposer « un seul interlocuteur à la future assemblée de la Région Rhône-Alpes Auvergne », selon Thierry Oriol, vice-président de l'Aria Rhône-Alpes, les deux structures ont commencé à travailler sur l'organisation de la représentativité de l'industrie agroalimentaire. Les deux interlocuteurs sont d'accord : « Il n'y aura qu'une seule structure à terme. Nous ne sommes pas pour la multiplication des entités ». Malgré des modes de fonctionnement très différents, Uriaa Auvergne et Aria Rhône-Alpes ont initié le rapprochement pour d'abord harmoniser, « une phase qui devrait durer un an », assure Thierry Oriol, avant de créer une seule Aria Rhône-Alpes Auvergne d'ici à 2017. Des éléments inconnus suspendent encore l'avancement des travaux pour la future organisation commune des industries agroalimentaires de la grande région : les collectivités départementales auront-elles des budgets ? quelle sera la position des élus de la nouvelle entité régionale face à ce secteur d'activité ? qui aura quelles compétences ? « Les actions dépendront des moyens financiers accordés », résume Thierry Oriol.

On l'a bien compris, au-delà de la grande diversité des associations régionales d'industries agroalimentaires, tant au niveau des hommes et des femmes qui les animent que de leur mission qui rendra l'unification difficile, le problème du financement est une incertitude de taille, si ce n'est la plus importante. Pour celles qui n'ont encore donné aucun calendrier, il est clair que celui-ci ne dépendra peut être pas tant de la volonté des Aria elles-mêmes, que de celle des régions qui les financent. Thierry Becqueriaux, Emmanuel Brugvin, Marine Digabel et Stéphanie Polette

(1) Le pôle agroalimentaire lorrain rassemble l'Aial (association des industries alimentaires de Lorraine) et le Critt Agria-Lorraine.

LES ARIA POUR QUI RIEN NE CHANGE Nouvelles régions, nouvelles Aria

Le redécoupage des régions a épargné certaines Aria parmi lesquelles : Abea (Bretagne) Ariac (Centre), Aria Ile-de-France, Friaa (Provence-Alpes-Côte d'Azur) Li-geria (Pays de Loire), Sptac (Corse) et Adir (La Réunion).