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ANALYSE La peur du Brésil gagne les dirigeants agroalimentaires français

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Pour les connaisseurs de l’agroalimentaire, la perspective de voir demain un mariage franco-brésilien dans la grande distribution qui ferait du groupe Carrefour, n°2 mondial du secteur, un groupe moins français que brésilien inspire maintes réflexions.

Comme on l’indique chez Casino, il s’agit désormais d’une prise de contrôle de fait par des intérêts brésiliens du premier distributeur français par le moyen d’une action de concert avec un fonds financier déjà actionnaire de Carrefour. Il est d’ores et déjà prévu que les intérêts brésiliens soient représentés par trois membres du Conseil d’administration et qu’Abilio Diniz devienne vice-président de Carrefour, souligne-t-on.
Ce scénario, selon une opinion largement partagée chez les professionnels français, est dans le droit fil d’uns stratégie menée par le Brésil depuis 20 ans, qui cherche à obtenir, par la dérégulation des marchés mondiaux, un accès plus large au marché européen jugé prioritaire car plus rémunérateur que les autres.
Cette action se déploie par le biais des négociations internationales (OMC, Mercosur/UE, négociations bilatérales), mais aussi par le moyen de l’intégration verticale, de l’activité agricole à la distribution en passant par la transformation.
Le chef de file de cette opération, le Brésilien Abilio Diniz, ne cache pas qu’elle « ouvrira de nouveaux débouchés dans la distribution de produits brésiliens sur les marchés où Carrefour est déjà présent, positionnant le Brésil comme l’un des principaux acteurs de la distribution globale », comme il l’écrit dans une déclaration diffusée le 28 juin.
Fernando Pimentel, ministre du Développement, de l’Industrie et du Commerce extérieur, a déclaré quant à lui le 29 juin dans la presse brésilienne : « [Cette opération ] est d’importance stratégique pour le Brésil. Elle développera l’exportation de l’industrie brésilienne »
A Paris, cette hypothèse d’un changement dans le tour de table de Carrefour n’est plus considérée comme pure fiction depuis quelques jours et elle a été évoquée par la Fnsea et l’Ania dans les colonnes du JDD le week-end dernier. Elle pourrait devenir réalité si le scénario monté par Abilio Diniz et et la Banque nationale brésilienne de développement (BNDES) devait aboutir. Après avoir gagné la bataille de l’ouverture des frontières européennes, le Brésil aurait ainsi l’accès direct au consommateur de nombreux pays, dont le nôtre, et la pression concurrentielle du puissant secteur agroalimentaire brésilien sur notre agriculture et nos industries alimentaires s’en verrait décuplée.

Une nouvelle tête de pont pour plus d’importations agricoles brésiliennes 
L’offensive actuellement menée par le distributeur brésilien Grupo Pao de Açucar pour se rapprocher du n°1 français de la distribution alimentaire constitue un événement dont il est important de mesurer les conséquences potentielles considérables pour les intérêts commerciaux français et européens à moyen terme. L’enjeu excède en effet largement le cadre d’une simple opération capitalistique entre deux entreprises évoluant dans le même secteur d’activité, selon une analyse qui circule dans Paris. Une éventuelle prise de contrôle du groupe français par ce partenaire offrirait en effet au complexe agro-industriel brésilien un accès privilégié et permanent aux consommateurs français et européens dont il est clair que les autorités et entreprises brésiliennes entendront user. L’agriculture et l’industrie alimentaire françaises, premier secteur industriel en France, en subiraient de toute évidence le contrecoup par de nouvelles pertes de parts de marché au bénéfice des entreprises multinationales brésiliennes.
Les manœuvres actuelles sont à mettre en perspective avec la stratégie constante de conquête des marchés alimentaires mondiaux de la part des autorités brésiliennes, qui ont investi en 2010 plus de 45 milliards d’euros en fonds publics pour développer la production agricole. Le Brésil a multiplié sa production de viande bovine et de volaille par deux en 15 ans pour la première et en moins de dix ans pour la seconde. Concernant la volaille, la production brésilienne est en passe de dépasser, à elle-seule, la production de l’Union européenne à 27. Dans la même période, le pays est devenu le premier exportateur mondial de viande bovine, de volaille, mais aussi de sucre. (1)
Depuis 20 ans, les autorités brésiliennes mènent une lutte permanente pour obtenir, par la dérégulation des marchés mondiaux à l’OMC ou dans des négociations bilatérales avec l’Union européenne au sein du Mercosur, un accès plus large encore au marché européen. Compte tenu des résistances politiques rencontrées en Europe, les gigantesques entreprises du complexe agroindustriel brésilien n’ont eu de cesse ces dernières années de trouver des biais, notamment par des acquisitions d’entreprises industrielles européennes, pour développer leurs exportations dans les secteurs, fragilisés en Europe et singulièrement en France, de la viande bovine, de la viande de volaille ou encore du sucre.

Intégration verticale
L’un des moyens employés est celui de l’intégration verticale, de l’activité agricole jusqu’à la distribution alimentaire. JBS Friboi, n°1 mondial de l’abattage et de la transformation bovine et de la volaille (11 millions de tonnes de viande, 91 000 bovins abattus chaque jour dans le monde) a opéré une tentative il y a quelques années de s’allier à l’un des principaux industriels italiens de la viande, Inalca. L’année dernière, il a racheté une société belge de food-service, Toledo, qui fournit en viande des industriels et sociétés de restauration.
La tentative de montée en puissance des intérêts brésiliens au sein de Carrefour constitue une autre méthode de conquête, par le contrôle du débouché commercial. Les conséquences peuvent en être potentiellement considérables en termes d’approvisionnement du marché européen. Les synergies entre une major brésilienne et l’un des plus importants distributeurs mondiaux sont multiples, dans tous les secteurs de production. L’agriculture française en serait la première affectée. La France est par exemple le premier producteur européen de volaille, avec 1,8 Mt en 2010. Mais en 10 ans, son potentiel a reculé de 20 %, tandis que les importations, notamment de poulet, ont explosé. Les incidences seraient bien réelles aussi pour les citoyens et les consommateurs français. Si les denrées brésiliennes sont produites à des coûts de revient nettement inférieurs (2), elles ne répondent pas aux mêmes standards que les productions françaises en matière de traçabilité, de pratiques agricoles respectueuses de l’environnement, de bien-être animal ou de droits sociaux des employés. (3)
La sécurité alimentaire et la stabilité des marchés agricoles européens est désormais entre les mains des pays du Mercosur et notamment du Brésil. Quel bénéfice y aurait-il à tirer d’une situation encore plus dépendante ?

Sources: LEI – WageningenUniversity and Research Center (2007), World Beef Report (March 2010), Rabobank (2006), CNPC, USDA, Itavi.

(1) Les importations agricoles européennes en provenance des pays du Mercosur, Brésil en tête, ont explosé ces dernières années. La région est même devenue notre fournisseur presque exclusif pour la viande bovine (90 % des importations viennent du Mercosur), la viande de volaille (74 % de nos importations). Nous importons plus de 50 % de nos besoins en protéines végétales des pays du Mercosur. De 200000 tonnes en 1997, le Brésil a exporté 1,87 million de tonnes de viande bovine en 2010 et plus de 3 millions de tonnes de volaille.
Le Brésil détient 35 % de l’exportation mondiale de volaille (contre 14 % en 1994). Il pèse également pour 50 % de l’exportation mondiale de sucre.

(2) Les coûts de production brésiliens sont considérablement inférieurs aux coûts de production en Europe. A titre d’exemple, le prix de revient du kilo de poulet est de 0,51 euro au Brésil (contre 0,79 en France) (1), le prix de revient du kilo de bœuf de 2,69 dollars au Brésil (contre 4,04 en Europe) (2), le prix de revient du kilo de porc de 0,90 euro contre 1,35 en France

(3) La Commission européenne comme la FAO ont confirmé que le système d’élevage en Amérique latine émettait plus de gaz à effet de serre que le troupeau européen (environ 2 fois plus, sans prendre en compte le facteur de changement d’affectation des terres).

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