À l'heure de l'embargo russe, où toute la profession fruitière s'inquiète de l'incursion des pommes polonaises sur le marché français, il est possible de faire valoir une spécificité française. La cueillette a démarré à la fin de l'été, l'occasion de se pencher sur le cas de la pomme hexagonale.
« Avec cette pomme, nous avons la “French touch” légèrement acidulée, alors que le marché mondial vend des pommes plus sucrées ». Guy Verguin, le président de la coopérative Sicoly, aime parler de la pomme franco-française Ariane. Perchés sur les coteaux du Lyonnais, les vergers d'Ariane font la fierté de leurs producteurs. Créée il y a dix ans par des chercheurs de l'Inra, elle fait partie de ces innovations variétales permettant de lutter contre certaines maladies – comme la tavelure pour l'Ariane – et ainsi consommer moins d'intrants. François Laurens, de l'Inra, a participé au développement de cette espèce : « Il n'existe pas de pomme parfaite. On recherche des pommes qui vont répondre à des critères de productivité, de qualité, de rusticité, etc. », explique-t-il. Selon lui, il y a de quoi « être fier » des spécificités des pommes françaises mais pour les vendre sur le marché mondial, « il faut faire preuve de beaucoup d'imagination au niveau du marketing ».
Cette année, 24 000 tonnes de cette pomme de garde seront produites pour être vendues majoritairement en grandes et moyennes surfaces. Conduire un verger avec des pommes Ariane ne s'invente pas : il faut suivre un cahier des charges très précis et surtout faire partie du « club », c'est-à-dire une organisation de producteurs (OP). Ensuite, ces OP se regroupent au sein de Pomalia qui compte désormais 250 producteurs français. « Nous sommes bien structurés, ce qui nous permet de négocier sur les marchés français et mondiaux », indique Philippe Massardier, le président de Pomalia.
Compote et jus
En France, la pomme est principalement destinée au marché du frais. « On a des vergers plantés avec une exigence qualitative et visuelle. Les fruits les moins beaux sont dirigés vers la compote », commente Vincent Guérin, économiste à l'Association nationale pommes poires (ANPP). En effet, la compote reste une vraie particularité française : la consommation a été relancée il y a dix ans par les industriels qui ont créé les pots individuels et les petites gourdes.
Si les moins belles pommes ne sont pas transformées en compote, elles peuvent être pressées en jus. « Les Français fabriquent majoritairement du 100 % pur jus car nous n'avons plus de concentrateurs dans notre pays. Ils se sont installés là où le coût de la main-d'œuvre est le plus bas », constate Vincent Guérin. En Pologne, par exemple, il y a beaucoup de concentrateurs. Les pommes polonaises destinées au marché du frais ne sont pas nombreuses car « cela demande beaucoup de technicité en verger » et les Polonais consomment du jus de pommes en quantité. À titre de comparaison, 20 % des pommes françaises sont transformées contre 60 % en Pologne.
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La pomme mondialisée
Originaire du Kazakhstan, « la pomme est une des espèces qui s'adaptent le plus, dans toutes les régions du monde », expose le chercheur François Laurens. D'autant plus que les variétés peuvent se conserver d'une annéesur l'autre. « Elles se stockent facilement et à bas prix », confirme l'économiste Vincent Guérin. Pour 2014, la prévision de récolte française est estimée autour d'1,5 million de tonnes et l'export de la pomme française représente 40 % de la production. Les plus gros croqueurs de pommes hexagonales sont les Anglais : un tiers de nos exportations leur sont dédiés. Au sein des nombreuses variétés – gala, fuji, antarès, reinette, granny … –, la star incontestée reste la golden avec 456 000 tonnes de prévues (en France). Espèce datant du XIXe siècle, la golden a su s'adapter au niveau international.
Le problème russe
L'exportation de pommes françaises vers la Russie reste minime : autour de 30 000 – 35 000tonnes par an et ces ventes ne commencent qu'à partir de janvier. Néanmoins, il ne faut pas minimiser les effets de l'embargo russe. Selon l'économiste, « il va toucher en grande partie les flux des pommes car c'est une production mondialisée ». La Russie reste le premier importateur au monde avec 1,2 million de tonnes de pommes importées dont 700 000 tonnes provenant de pays actuellement sous embargo. À elle seule, la Pologne envoyait 500 000 tonnes vers la Russie !
De nouveaux flux commerciaux vont donc se créer : la Chine, premier producteur mondial avec 35 millions de tonnes ainsi que la Turquie (2 millions de tonnes) pourraient exporter vers la Russie. « Cet embargo va provoquer un effet domino. La Pologne va chercher des clients en Europe de l'Ouest et en Afrique du Nord », continue l'économiste. C'est là que réside la principale crainte des producteurs français : si trop de pommes polonaises déferlent sur les marchés d'Europe de l'Ouest, les prix risquent de baisser. Au final, « les perturbations des marchés risquent d'être très importantes, d'après Vincent Guerin, sauf si l'embargo se lève ! ».