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Elevage La production bovine à la recherche d’un nouveau souffle

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La filière bovine française, robuste mais malmenée depuis 5 ans, est à un point de rupture économique. Un changement d’orientation est indispensable pour le maintien de l’élevage, d’autant que des marchés nouveaux s’ouvrent et des concurrents deviennent moins pugnaces. Un nouveau souffle pour la production bovine est à trouver.

Après cinq années de revenus bas, les prix à la production de la viande bovine se sont redressés en fin d’année 2011. Maigre consolation selon les professionnels de la filière, qui la qualifient toujours de fragile. Et pourtant, les mois à venir pourraient être décisifs concernant les choix politiques qui seront faits. Entre élection présidentielle, élection législative, élections des chambres et négociations sur la nouvelle Pac, les changements politiques à venir définiront les orientations d’une filière encore robuste (la France est le premier producteur de viande bovine en Europe), mais qui a besoin d’un nouveau souffle pour ne pas se désengager totalement. De fait, la demande mondiale progresse. Les prévisions de consommation mondiale en viande bovine se recoupent. La FAO (organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation) et l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) tablent sur une progression de la consommation de 15% sur les dix prochaines années. Plus précisément, une croissance de 20% est attendue dans les pays en développement (soit + 7,6 millions de tonnes) et de 5% dans les pays développés zone OCDE (soit + 1,36 million de tonnes).

Recul récent du cheptel allaitant
Pourtant, la production française ne semble plus autant qu’avant en situation de répondre à cette demande. « Le cheptel français de vaches allaitantes diminue depuis avril 2011 », explique Philippe Chotteau, responsable du département Economie des filières de l’Idele (institut de l’élevage). Résultat de trois facteurs réunis (sécheresse et prix favorables qui ont incité à décapitaliser et réajustement des effectifs), ce recul se poursuit, mais il est récent. Jusque-là, le cheptel de vaches allaitantes n’avait cessé de progresser depuis 25 ans, tout en ne compensant pas la baisse du cheptel laitier. Selon une étude de l’Idele, le troupeau allaitant français comptait un peu plus de 2 millions de vaches en 1970, contre 4 millions en 2010. Ce n’est que récemment, avec la sécheresse d’avril dernier que la décapitalisation du cheptel des vaches allaitantes s’est opéré. Depuis, la filière ne parvient plus à remplir les abattoirs. Les professionnels sont d’accord sur le problème à résoudre : trouver l’équilibre entre marché intérieur et marché à l’export sera décisif pour le maintien et le développement de la filière bovine française. Malgré tout, les professionnels rappellent que la filière est un secteur de poids dans l’économie française qu’il convient de soutenir. « La production de viande bovine en France représente un chiffre d’affaires de 7 milliards d’euros. En outre, 1 million d’emplois existent en amont et en aval de la filière », assure Pierre Chevalier. Le rapport d’orientation de la FNB fait état de 7 équivalents-emplois induits par un emploi en élevage.

Concurrence régionalisée avec les grandes cultures
Dans les zones mixtes, la concurrence entre élevage et grandes cultures pèse sur le maintien du cheptel bovin. « Dans les zones mixtes, il y a un attrait pour les grandes cultures », constate Philippe Chotteau. Au regard du prix des matières premières, la tentation est grande pour les éleveurs de se convertir aux grandes cultures. Cependant, le retournement des prairies est encore limité par la conditionnalité des aides liée au maintien de ces surfaces et par les contrats de prime à l’herbe. Le cheptel a reculé de 2,5% entre novembre 2010 et novembre 2011 et les zones les plus touchées sont l’Ouest, le Centre et le Sud-Ouest. Cependant, dans le bassin allaitant, la concurrence avec les grandes cultures n’a pas eu de conséquences significatives sur l’effectif du cheptel.
Concernant la structure des exploitations, « l’avenir du cheptel ne pourra pas reposer sur un modèle homogène d’exploitations », lit-on dans le rapport d’orientation de la FNB. De fait, selon les données 2010, 54% des exploitations détiennent 79% du cheptel allaitant, 26% en détiennent 7 % et 21% en détiennent 14%. En outre, les études constatent un agrandissement des troupeaux, agrandissement toutefois limité par la capacité des éleveurs à gérer des troupeaux de plus en plus grands. Par ailleurs, les projections réalisées
par l’Idele tablent sur « un vieillissement des chefs d’exploitation ». En outre, le vieillissement des éleveurs est accentué par une difficulté accrue des jeunes pour reprendre le capital d’exploitation. « Le dispositif de transmission s’essouffle. Aujourd’hui, la reprise du capital d’exploitation (terre, cheptel et bâtiment) peut demander au repreneur de 400 000 à 1 million d’euros », regrette Jean-Pierre Fleury. Mais comme le souligne la FNB, « la fin des années 80 avait conduit à une politique active d’appui à l’installation et de départs aidés en retraite, assurant un rééquilibrage de la pyramide des âges ». Au regard du vieillissement des chefs d’exploitation observé aujourd’hui, il est temps de recentrer les efforts sur ce type de politique, selon la FNB.

Moins de craintes vis-à-vis du Mercosur
La concurrence avec les grands exportateurs du Mercosur existe, mais elle n’explosera pas. Depuis plusieurs années, le marché mondial de la viande bovine attendait l’explosion des grands producteurs du Mercosur (Brésil, Argentine). Loin d’avoir atteint leurs objectifs – le Brésil s’était fixé pour but à 2020 d’exporter 4 millions de tonnes de viande bovine, elle en exportait 2,2 millions en 2007 et 1,3 million en 2011. « Le Brésil ne parviendra pas à atteindre ses objectifs », constate Philippe Chotteau. L’Argentine est quant à elle aux prises avec une décapitalisation massive depuis 2008. Entre épisode de sécheresse et retournement des prairies pour cultiver des oléoprotéagineux, le cheptel bovin argentin recule de 16% entre 2008 et 2010 selon une étude de l’Idele. Dans ce contexte, là où on attendait le Mercosur, viendront plutôt les pays asiatiques. Quatrième exportateur mondial de viande bovine, l’Inde possède le premier cheptel allaitant du monde. Pour le moment, les conditions sanitaires de production de viande limitent ses exportations aux pays tiers. « Par rapport à l’Inde ou au Brésil, l’Union européenne sera toujours plus chère, mais elle bénéficie d’une certification sanitaire et d’une traçabilité des produits sans commune mesure », lit-on dans une étude de l’Idele.

Les marchés traditionnels n’ont pas faibli
Face à cela, la France a comme atout d’être le premier producteur de viande bovine en Europe. Les partenaires commerciaux traditionnels restent l’Italie et la Grèce. En Italie, la concentration de l’élevage dans la plaine du Pô atteint ses limites. La directive européenne sur les nitrates entrave le développement intensif. Dans ce contexte, l’Italie, qui reste un client décisif pour la France, est contrainte par les normes environnementales de maîtriser sa production. En Grèce, les professionnels français de l’élevage attendaient une baisse des importations à cause des difficultés financières. « Les doutes portaient sur l’accès aux crédits pour les importateurs grecs », dit-on à l’Idele. Contre toute attente, les demandes grecque et italienne n’ont pas chuté avec la crise de la zone euro. Cependant, la confiance envers ces marchés s’érodent. Selon les experts, l’histoire change. Non sans rappeler le nécessaire équilibre à trouver entre marché export et marché intérieur, se tourner dès aujourd’hui vers de nouveaux marchés n’est pas vain.
2011 a donc été marquée par les expéditions vers la Turquie. Débouché décisif pour la production française l’année dernière, la filière est en attente concernant les éventuelles représailles turques en réponse au vote du Sénat français concernant la proposition de loi sur la négation des génocides. Parallèlement, les marchés du Maghreb et du Proche-Orient s’ouvrent. Autant de nouvelles ouvertures qui semblent encore fragiles, car exposées aux bouleversements politiques, économiques, sanitaires et financiers. Face à des marchés ancrés dans l’histoire de la filière bovine française (Italie, Grèce) depuis plusieurs décennies, ces nouveaux débouchés sont à conquérir et dans la durée. Encore faut-il que la production française puisse y faire face.

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