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Reportage en Ukraine (3) La production laitière dans les mains des « babouchkas »

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Des kolkhozes aux « grands-mères ». En 20 ans, la production laitière ukrainienne a changé de mains, sous l’effet du démantèlement des grandes structures agricoles créées du temps de l’URSS. Des industriels comme Lactalis s’adaptent à cette situation complexe… en élargissant leurs rayons de collecte, par exemple.

A 45 ans, Raïssa Timochenko est une jeune retraitée. « J’étais institutrice, et pour ce métier là, en Ukraine, l’âge de la retraite est avancé », confie-t-elle. Aujourd’hui, elle reçoit sa pension de retraite et l’argent que lui donne Lactalis pour le service qu’elle offre à l’entreprise : assurer la gestion de point de collecte laitière du village de Komsomolk, à quelques kilomètres de la ville de Nikolaïev, au sud de l’Ukraine. Vêtue de son tablier blanc, Raïssa vérifie le niveau de remplissage du tank à lait de 1 600 litres dont elle a la charge. « Le tank est relevé tous les jours », précise Dmitry Pikus, responsable des points de collecte de la zone pour Lactalis. Il se situe dans une petite maisonnette qui abrite également quelques instruments de mesure destinés à faire une analyse rapide de la qualité du lait. Le travail de Raïssa n’est pas difficile, mais il est contraignant. Tous les jours, elle doit être là au moment où les femmes du village lui apportent leurs seaux de lait, soit 3 à 4 fois par jour. Au total, Raïssa travaille avec 25 femmes, qui gèrent la production de 30 vaches. « Cela représente environ la moitié du village, explique-t-elle. Les autres préfèrent aller livrer leur lait sur le marché de Nikolaïev où il est mieux payé ». Et elle doit également faire du démarchage, car sa paie est conditionnée au volume de lait collecté et à sa qualité.

La structure de la production s’est inversée en 20 ans
Installé en Ukraine depuis 1996, le groupe Lactalis dispose de plus de 170 points de collecte pour alimenter son usine de Nikolaïev, issue d’un kombinat créé sous l’ère soviétique. « En 20 ans, la structure de la production laitière en Ukraine s’est inversée », résume Jean-Louis Caudron, responsable de l’usine. Alors que la production était réalisée à 80 % par les kolkhozes, elle est désormais assurée à 80 % par les « babouchkas », autrement dit les grands-mères restées dans les villages. Cette évolution est directement liée à la privatisation des kolkhozes menée après l’indépendance. Les terres, mais également le matériel et les animaux, ont été redistribués aux anciens membres. Souvent gérées collectivement à l’échelle du village, les vaches constituent une ressource supplémentaire pour les familles qui, la plupart du temps les ont gardées, alors qu’elles louent les terres qui leur ont été accordées. Qu’il s’agisse de fermes de 2 000 ou de 20 000 ha, les exploitations « professionnelles » reconstruites après l’indépendance se sont pour leur part bien plus souvent orientées vers les productions végétales que vers l’élevage.
3 300 kg de lait en moyenne par vache et par an
La production laitière ukrainienne ne s’élève donc en moyenne qu’à 12 milliards de litres, pour une productivité par vache et par an de l’ordre de 3 300 kg de lait. Pour Jean-Louis Caudron, « le problème, ce n’est pas la génétique, mais la nutrition ». Parmi les pistes de réflexion : apprendre aux producteurs à fabriquer un foin suffisamment riche en éléments nutritifs, ressaisonnaliser la production pour éviter les gros écarts entre l’été et l’hiver.
En attendant des progrès, Lactalis s’adapte. Le groupe a choisi de ne pas suivre les modes opératoires habituels. L’entreprise collecte le lait dans des camions équipés de citernes en inox, matériau plus hygiénique que le traditionnel aluminium. Et « nous passons des contrats directement avec les fermes, précise Jean-Louis Caudron. Nous rémunérons le lait en fonction de sa concentration en matières grasses, en protéines et de son taux de bactéries ». La collecte fait l’objet d’une vraie bataille car les besoins des industriels sont réguliers et la marchandise plutôt rare, particulièrement en hiver. Compte tenu de ces contraintes, le rayon de collecte de l’usine est énorme : 500 km. « Les camions peuvent faire 28 à 30 heures de transport pour aller chercher du lait dans de grosses fermes », explique Jean-Louis Caudron. Mais le jeu en vaut la chandelle.

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