Réunis en session extraordinaire autour de la crise des productions laitière, porcine et viande bovine, les sénateurs ont demandé que des mesures soient rapidement prises en faveur des éleveurs, et ce « avant les départs en vacances ». En sus des demandes déjà connues (respect des engagements de hausse des prix, étiquetage viande de France...) la FNSEA, Coop de France et les Chambres d'agriculture ont plaidé pour la mise en place d'un « grand plan de désendettement de l'agriculture ». Les demandes deviennent d'autant plus pressantes, que les scénarios se noircissent pour les filières bovines notamment.
Après les manifestations nationales du 2 et 3 juillet, le président de la FNSEA Xavier Beulin a voulu faire monter la pression d'un cran sur le gouvernement, en demandant l'organisation d'un débat parlementaire sur l'avenir de l'agriculture. « Ce n'est pas banal d'organiser un débat aux assemblées, mais nous avons estimé que l'heure est grave. L'élevage traverse une crise conjoncturelle et une impasse structurelle, explique-t-il. C'est une manière de dire : voilà ce qui se passe ; vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas ! » Comme attendu, seul le Sénat, tenu par l'opposition, a répondu favorablement à l'appel du syndi-cat, et en organisant en session extraordinaire une Conférence agricole, dans la matinée du 16 juillet, suivie dans l'après-midi de nombreuses questions en séance publique – six au total – destinées au ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll. Le président de l'Assemblée nationale Claude Bartolone (Parti socialiste) est, quant à lui, resté sourd à ces demandes, ne souhaitant pas – on l'imagine – mettre en difficulté un membre du gouvernement de sa propre majorité. La Conférence agricole, à laquelle Stéphane Le Foll s'est d'ailleurs invité lui-même, furieux paraît-il d'une telle initiative, fut particulièrement bien suivie par les professionnels ; l'ensemble des représentants des filières concernées était présent, à l'exception remarquée de la transformation laitière, qui s'était désistée la veille au soir. Sur le fond, les opérateurs ont à nouveau, comme lors de nombreuses réunions organisées au ministère de l'Agriculture ces derniers mois, partagé leur vision de la crise... cette fois-ci avec les sénateurs de l'opposition. La grande distribution a notamment réitéré ses engagements, et son accueil favorable de la transparence que pourront apporter les travaux du médiateur des relations commerciales.
Des mesures « avant les vacances »
A l'issue de cette conférence, le président du Sénat Gérard Larcher (Les Républicains) et les deux sénateurs co-organisateurs Jean-Claude Lenoir et Jean Bizet (Les Républicains) ont avant tout plaidé pour que des mesures soient prises de toute urgence : si possible « avant le départ en vacances ». « La maison brûle », a lancé dans l'hémicycle la sénatrice d'Ille-et-Vilaine Françoise Gatel à destination de Stéphane Le Foll. Dans l'ensemble, les sénateurs ont surtout demandé au ministre de l'Agriculture d'appliquer mieux, plus vite, et plus fort les mesures déjà en place (reports d'annuités, respect des engagements de hausse des prix, simplification et allègement des normes, dialogue dans les filières...), et de plaider plus vivement à Bruxelles pour la mise en place de certaines mesures de régulation de marché. « Le ministre ne peut pas juste être le greffier de l'accord du 17 juin (sur la viande bovine, ndlr) », a par exemple lancé le sénateur de la Vendée Bruno Retailleau (Les Républicains). « Il faut dialoguer avec les transformateurs, a plaidé Gérard Larcher. Il y avait des tensions avec Bigard, notamment sur la plateforme d'export. Eh bien, il a accepté le dialogue avec moi ! » Les sénateurs se sont enfin attardés sur les cellules d'urgences mises en place dans les départements pour les producteurs de porcs et de bovins viande en difficultés ; ils estiment que les directives du ministère en la matière n'ont pas été communiquées dans tous les départements. S. Le Foll a répondu quelques minutes plus tard sur la chaine Public Sénat, qu'il enverra aux sénateurs une copie du courrier qu'il a envoyé, assure-t-il, à tous les préfets de France, le 20 février dernier. « Pas de faux procès, a-t-il demandé dans l'hémicycle. L'agriculture est un acteur économique majeur de la France ». Et de mettre en avant les récentes mesures du gouvernement en faveur des éleveurs : mise en place d'un régime ICPE (installations classées) d'enregistrement en volailles, raccourcissement des délais de recours pour ces mêmes ICPE...
Un plan de désendettement de l'agriculture
À l'occasion de cette conférence, la FNSEA, Coop de France et les chambres d'agriculture se sont prononcés pour l'idée, évoquée pour la première fois par Xavier Beulin la semaine précédente, d'un « grand plan de désendettement de l'agriculture ». « Si nous voulons améliorer la situation des éleveurs et relancer les investissements, la seule solution est un plan de désendettement massif », a expliqué le président de la FNSEA devant les sénateurs. C'est une piste qui selon lui n'a pas encore été explorée. À titre personnel, Xavier Beulin plaide pour « une forme de titrisation de la dette », et demande la tenue d'études de faisabilité, notamment pour évaluer « l'eurocompatibilité » de telles mesures. Il remarque que « les paysans ont beaucoup de mal à comprendre qu'on prenne actuellement certains aménagements concernant certains pays », tandis qu'eux croulent sous les dettes. Il estime par ailleurs qu'il s'agit d'un débat d'orientation économique pour la France : « En Europe, l'agriculture française est à la 3e place, et nous risquons bientôt de passer à la 4e ». Il a notamment partagé son impression « qu'on est en train de se délester de la production porcine pour éviter des problèmes environnementaux, ceux posés par la construction de maternités, pour s'approvisionner à l'étranger ».
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En marge de la Conférence agricole du Sénat, le 16 juillet, le président de la Fédération nationale porcine (FNP) Paul Auffray a annoncé travailler sur un accord informel avec Intermarché, Leclerc et Carrefour visant à « mettre en avant » le porc dans leurs magasins durant tout l'été. Il s'agira de promotions conformes à l'arrêté du ministre de l'Agriculture (pas moins de 50% que les prix pratiqués le mois précédent). Le but est de désen-gorger le marché, et de maintenir des prix éleveurs durant l'été. La FNP travaille par ailleurs à la mise en place d'un « fonds de restructuration » de la filière porcine. Selon les vœux du syndicat, ce fonds serait financé par les consommateurs, et servirait trois objectifs : la promotion des produits, le financement de la trésorerie des éleveurs, et les investissements. La FNP espère dégager 200 millions d'euros par an sur trois ans.
Sur le terrain, la pression se poursuit
Sur le terrain, la colère des éleveurs ne descend pas. Le 11 juillet, la caravane du tour de France a été amputée des véhicules des marques Cochonou et Carrefour, cibles d'actions des agriculteurs. Un groupe d'agriculteurs a bloqué les camions de Carrefour, stationnés pour la nuit à Lohéac, une localité à une trentaine de kilomètres de Rennes, où était donné le départ de la 8e étape Rennes - Mûr-de-Bretagne. « Partagez vos marges, sauvez l'élevage », proclamait une pancarte des éleveurs à l'adresse de l'enseigne de la grande distribution. Le groupe Cochonou avait lui carrément choisi, comme la veille lors de l'étape Livarot - Fougères, de laisser au garage ses 2 CV à carreaux rouges et blancs par crainte d'actions des éleveurs. Le même jour à Châteaulin (Finistère), environ 25 agriculteurs bloquaient toujours en fin d'après-midi, tous les accès d'un supermarché Leclerc à l'aide d'une douzaine de tracteurs. La nuit précédente à Vitré (Ille-et-Vilaine), c'est la coopérative laitière Lactalis qui avait été la cible de la colère des producteurs. L'opération a été renouvelée le 14 juillet à Tarbes, avant le départ de la 10e étape du Tour de France jusqu'à La Pierre-Saint-Martin (Pyrénées-Atlantiques). Ces mobilisations devraient s'accentuer à la rentrée dans les trois filières. En porc, l'été devrait permettre un regain dans les cours, notamment grâce aux distributeurs (voir encadré), mais la rentrée promet d'être compliquée. La filière bovine pourrait atteindre un stade critique à la rentrée. (MR)
A l'issue de la Conférence agricole organisée par le Sénat, le 16 juillet, la Confédération paysanne a estimé dans un communiqué que les sénateurs ont « brassé les mêmes méthodes qui ont conduit dans le mur ». Le syndicat estime qu'en prônant le désendettement, les sénateurs « n'ont pas comme objectif de sortir (les agriculteurs) d'une situation catastrophique, mais plutôt de leur permettre d'investir encore, de s'endetter en-core, de produire encore plus ! Bref, on efface la situation actuelle, et on la reproduit ». La Conf' regrette par ailleurs que « encore une fois, les représentants des agriculteurs n'étaient que la FNSEA, sa section jeune et ses sections spécialisées ». Et de lancer : « Ce n'est pas parce qu'on est président du Sénat qu'on peut se dispenser d'appliquer le pluralisme ! ».
Chacun dans un communique du 16 juillet, l'APCA (Assemblée permanente des chambres d'agriculture) et Coop de France ont soutenu l'idée émise par le président de la FNSEA d'un plan de désendettement des éleveurs français. Pour le président de l'APCA Guy Vasseur, « la question de l'installation et de la transmission des exploitations est centrale, compte tenu de l'importance de l'investissement nécessaire. Il est urgent de prévoir un plan de désendettement », explique-t-il, évoquant des reports d'emprunt, annuités différées…Pour Philippe Mangin, président de Coop de France,, « l'enjeu prioritaire est bien celui de la compétitivité de l'agricul-ture et de l'agroalimentaire français. Cela passe aussi par une meilleure organisation des producteurs, en particulier dans la filière bovine, et le développement de la contractualisation pluriannuelle, qui pour être incitative et sécurisante, nécessite une évolution du droit de la concurrence. » Philippe Mangin estime que, sur le court terme, « il appartient aux pouvoirs publics de mettre en place un grand plan de désendettement de l'élevage français. » Enfin, Coop de France a « confirmé sa totale mobilisation auprès des coopératives pour contribuer au sauvetage des éleveurs et redonner espoir aux plus jeunes d'entre eux. »