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Politique industrielle > « La recherche et les réseaux d’entreprises sont deux leviers majeurs pour conforter l’industrie agroalimentaire »

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En dépit des difficultés que connaissent certains pans de son industrie, la France résiste plutôt bien à la désindustrialisation. Sur une période longue, elle demeure la cinquième puissance industrielle du monde, souligne Nicolas Jacquet, délégué à l’aménagement du territoire et à l’action régionale, dans l’entretien qu’il nous accordé. Citant l’industrie agroalimentaire en exemple, il préconise, dans un rapport publié par la Datar le 23 février, une nouvelle politique industrielle par les territoires, reposant sur la création de pôles de compétitivité.

Agra Industrie : De nombreuses voix réclament une nouvelle politique industrielle en France. Vue sur le long terme, la situation semble bien moins alarmante qu’il n’y paraît. Plutôt qu’une désindustrialisation, vous constatez des mutations industrielles. Quelles sont-elles ?

Nicolas Jacquet : Depuis quarante ans, la Datar dresse des scénarios catastrophes et s’emploie, en parallèle, à proposer des voies et des moyens pour éviter qu’ils ne deviennent réalité. Or, cette fois, nous avons mené une réflexion inverse. Alors qu’il est beaucoup question de désindustrialisation ou de délocalisation, nous constatons que sur une période longue, la France demeure la cinquième puissance industrielle du monde, la deuxième en Europe pour sa recherche, et qu’elle dispose d’une industrie forte. Je dirai plus : non seulement cette industrie est forte, mais elle est indispensable à notre économie. Pour une production de 100 euros, elle consomme en moyenne 70 euros de services ou de sous-traitances. Elle constitue donc un levier d’entraînement considérable pour l’économie.

Les mutations industrielles ne datent pas d’hier, elles accompagnent les progrès technologiques. L’industrie agroalimentaire ne produit plus aujourd’hui comme elle le faisait il y a dix ans. Et le phénomène va se poursuivre. Demain, l’industrie reposera davantage sur le savoir, la recherche, l’innovation, la créativité et l’intelligence que sur la logique fordienne consistant à produire en grande quantité au prix le plus bas. C’est pourquoi j’ai une grande confiance dans les capacités de l’industrie française à rester puissante.

A.I. : Depuis deux ans pourtant, les restructurations vont bon train. Vous-même évoquez les difficultés, pour certaines sans doute structurelles, que rencontre l’industrie depuis 2001. N’assiste-t-on pas à un retournement de situation ?

Nicolas Jacquet :Un certain nombre de questions se pose. L’industrie a connu entre 2001 et 2003 une période sans croissance, qui s’est traduite sur elle par des effets structurants, ou destructurants. Plusieurs facteurs doivent être pris en compte, et parmi eux, sans ambiguïté, celui de la conjoncture. Dans une période marquée par l’absence de croissance, l’industrie, face à une obligation de productivité, réduit les emplois. Le secteur des composants électriques et électroniques en a ainsi perdu 16 000 par an pendant trois ans, ce dans le contexte de la bulle Internet et des nouvelles technologies. Un autre facteur réside dans l’évolution de l’euro, qui aujourd’hui s’avère

30 % plus cher que le dollar, alors qu’il était, à ses débuts, 20 % moins cher. Cette dégradation de la compétitivité de la monnaie européenne a quelques effets bénéfiques, mais elle se révèle négative pour nos échanges. Les dirigeants des grands groupes internationaux ont tendance à négliger le différentiel de change lorsqu’ils comparent la compétitivité d’un site industriel dont l’activité repose sur la monnaie unique à celle d’une unité qui travaille en dollar. Les problèmes m’apparaissent donc plus conjoncturels que structurels.

L’économie française a supprimé 90 000 emplois en 1992, et autant en 1993. Comparativement, en 2003, elle en a supprimé 30 000, et cette année serait catastrophique ? Restons raisonnables ! Il est vrai que la métallurgie, le textile, les chantiers navals, qui sont des industries très traditionnelles, souffrent. A l’opposé, l’agroalimentaire, la pharmacie, la parfumerie se portent bien. Au cours des trois dernières années, l’industrie agroalimentaire a continué d’embaucher 2 000 personnes par an. A la date du 30 septembre 2003, elle comptait 584 700 salariés. C’est là le signe d’une bonne santé !

A.I. : Pourtant plusieurs de ses filières sont affectées par des crises d’origine structurelle. La CFDT redoute que cette industrie perde en 2004 davantage d’emplois qu’elle n’en crée.

Nicolas Jacquet :Si l’on raisonne dans le court terme, se présentent chaque jour des exemples d’entreprises en difficulté et d’autres qui dégagent des profits records. En revanche, dans une réflexion sur le moyen et long terme, l’on s’intéresse d’abord au potentiel de développement. Savez-vous que 14 régions françaises se classent parmi les 100 premières régions européennes pour leur recherche et développement agroalimentaire ? Globalement, l’industrie alimentaire hexagonale bénéficie d’un potentiel de recherche et développement bien réparti sur l’ensemble du territoire. Bien plus, l’on constate que là où sont implantées les industries, la recherche et développement est très présente. Il s’établit donc une bonne corrélation entre les industries du secteur et la recherche. C’est là un point fort.

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La recherche et développement constitue un levier majeur pour conforter cette industrie. Les réseaux d’entreprises en sont un autre. L’exemple de l’agropole d’Agen démontre combien le couplage industrie-recherche-formation est gage de succès. Cette initiative de mutualisation de moyens — avec la mise à disposition de locaux pour les pépinières d’entreprises, de bureaux communs pour l’accueil des clients, de laboratoires de recherche — a permis la création d’un millier d’emplois où il n’en existait pas.

A.I. : Précisément, vous préconisez dans votre rapport une politique de pôles de compétitivité. Que recouvre exactement cette notion ?

Nicolas Jacquet : Nous identifions aujourd’hui 37 pôles de compétitivité en Europe pour l’industrie agroalimentaire. Il s’agit de rien d’autre que de faire travailler tout le monde ensemble. L’industrie ne peut être performante qu’à condition d’être couplée avec la recherche et, qui plus est, avec la formation. Or, on sait qu’il est difficile de tisser de tels liens et partenariats dans un fonctionnement vertical, du national au local, mais que les territoires se prêtent bien à ce couplage. Nous souhaitons transmettre ce message fort : une politique industrielle ne doit pas être menée par filière, mais par territoire, en y développant la recherche et les partenariats locaux.

A.I : Vous mentionnez dans vos propos les réalisations de l’agropole d’Agen. Est-ce à dire que vous posez l’industrie agroalimentaire en exemple de ce qui doit être fait dans d’autres secteurs ?

Nicolas Jacquet :Je dirai même qu’elle est un modèle de l’industrie de demain. Première industrie de France avant la métallurgie ou l’automobile, elle travaille en phase, en réseau avec tous les acteurs du terrain. Le couplage entre cette industrie et le territoire est parfaitement construit du fait, bien sûr, que son activité repose sur les ressources agricoles.

A.I. : Pour autant, certaines entreprises sont tentées de se désengager de leurs usines sur le terrain pour se focaliser sur la gestion de leurs marques. Comment réagissez-vous face au risque de la délocalisation ?

Nicolas Jacquet : Nous avons un besoin majeur de conserver sur le territoire national nos industries. Nous devons nous battre pour les préserver, c’est tout le message que nous souhaitons faire passer dans notre rapport. Le couplage entre la production agricole et l’industrie agroalimentaire force la France à apporter de la valeur ajoutée à sa production agricole par le biais de son industrie. Grâce à la recherche, nous pouvons sortir de la logique qui consiste à fabriquer en très grande quantité des produits à faible valeur ajoutée. En la matière, d’autres pays sont meilleurs que nous.

Encore une fois, il nous faut miser sur l’innovation, la recherche et le travail en réseau. Nous souhaitons ouvrir le débat sur ces idées, qui exigent un vrai consensus au sein de la société française. Nous entendons parfois des interrogations sur le bien-fondé de conserver des industries dans les villes, sur la pollution, les rejets…La société doit choisir. Certains pays optent pour une économie sans usine. La France dispose de ressorts suffisants pour préserver son poids industriel dans le monde.

Dans une réflexion sur le moyen et long terme, l’on s’intéresse d’abord au potentiel de développement    Le rapport sur «la France, puissance industrielle» est disponible sur le site Internet de la Datar : www.datar.gouv.fr