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David Kanter, chercheur « La réduction des engrais ne doit pas reposer sur les seuls agriculteurs »

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En résidence à l’Institut des études avancées de Paris (IEA), le chercheur David Kanter, professeur à l’université de New York et vice-président du International Nitrogen Initiative, estime que les politiques restent insuffisantes en Europe comme ailleurs pour diminuer durablement les émissions azotées. Principale solution pour lui : faire reposer l’effort sur l’ensemble des acteurs des filières, dont les fabricants ou les banquiers et assureurs, et non seulement sur les agriculteurs.

Quel serait pour vous l’effort à fournir concernant l’azote d’origine agricole pour limiter le réchauffement à des niveaux acceptables ?

Aujourd’hui, on pourrait produire la même quantité d’alimentation avec 30 à 40 % d’azote en moins à l’échelle mondiale. Il est naturel dans un sens pour les agriculteurs de surfertiliser. Au début de la saison, on ne sait pas quelles vont être les conditions météorologiques, la pluviométrie, et on va appliquer 10 ou 20 % en plus du minimum pour garantir le rendement. Mais au-delà cet excès contribue précisément à limiter les rendements, en accélérant le changement climatique, les pollutions de l’eau et de l’air.

Le problème se pose évidemment de manière très différente en fonction des pays. Des études en Chine identifient des fuites d’azote dans l’environnement de près de 70 %. À l’inverse, d’autres zones comme l’Afrique subsaharienne ont besoin d’augmenter leurs apports. Les autres secteurs doivent aussi se mobiliser. Si les deux tiers des émissions azotées viennent de l’agriculture, le reste est issu des déchetteries, de l’industrie, de la fabrication des fertilisants eux-mêmes. Et dans beaucoup de cas ces émissions sont plus faciles à réduire que les émissions agricoles.

Le secteur agricole pose-t-il un défi particulier ?

L’agriculture est même l’un des derniers secteurs auxquels les politiques environnementales osent se consacrer, non seulement parce que le lobby agricole est très puissant, mais aussi parce qu’il y a des tensions en matière de sécurité alimentaire. Mais le plus grand enjeu est celui de l’application et du contrôle d’une politique sur des centaines de milliers d’hectares. Il est beaucoup plus difficile d’intervenir à cette échelle que de réguler un nombre restreint d’acteurs ou d’usines. C’est l’une des grandes réussites du protocole de Montréal dédié aux gaz de type CFC. Ratifié en 1987, ce protocole visant à protéger la couche d’ozone a aussi été l’un des plus performants en matière de climat, en se concentrant sur les fabricants de ce marché très concentré.

Des politiques ont-elles déjà fait leur preuve dans le monde pour réduire les émissions azotées ?

Aucune ne permet en tout cas aujourd’hui de réduire les fuites d’azote de 50 %. Souvent parce qu’elles se concentrent sur un seul compartiment environnemental, comme l’eau ou l’air, au risque d’encourager des transferts de pollutions. C’est pour cela que les indicateurs comme le surplus ou l’efficacité, qui regardent l’azote réellement utilisé et absorbé par la plante dans le champ, sont les plus importants. Les indicateurs aval sur la qualité de l’eau ou de l’air risquent toujours de ne capturer qu’une partie du problème.

Le problème le plus fréquent reste que les politiques se concentrent le plus souvent sur les agriculteurs eux-mêmes. On le voit en Bretagne, avec l’étude que nous avons menée avec Science-Po Paris (voir encadré). Les utilisations d’engrais ont baissé mais les algues vertes sont toujours aussi présentes, et on semble avoir atteint la limite de ce qui peut être fait dans les fermes. Aux Pays-Bas aussi, malgré un paquet d’aide de 25 milliards d’euros récemment débloqué, les utilisations stagnent sans baisser.

Que pensez-vous de l’idée de taxe, qui a pu être évoquée en France ?

Il n’est pas évident aujourd’hui d’identifier un taux qui permettrait d’entraîner des changements. Avec la guerre en Ukraine, les prix ont triplé, et c’est seulement à ce niveau-là qu’on observe de nouveaux comportements.

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Quels contours devraient alors avoir des politiques efficaces ?

C’était l’une des conclusions du rapport de la Cour des comptes sur les algues vertes : toute la chaîne agroalimentaire doit se mobiliser. Car la plupart des producteurs sont assez contraints, avec peu de marge de manœuvre concernant la qualité de leurs produits, leurs contrats, ou les structures commerciales qui achètent leur production. Tout cela est déterminé en dehors de la ferme, les entreprises qui fabriquent les fertilisants en passant par les usines de traitement des eaux, les abattoirs, ou les chambres d’agriculture.

Il s’agit donc de viser d’autres acteurs. De mettre des conditionnalités environnementales sur les achats alimentaires publics, par exemple. Les banques pourraient aussi proposer des taux préférentiels aux agriculteurs qui mettent en place des plans de réduction de l’azote. Du côté des assurances, les exploitations mettant en place des pratiques plus vertueuses pourraient également bénéficier de primes plus faibles. Mais il faut aussi sans doute revoir une hypothèse assez fréquente, qui espère optimiser les intrants avec les systèmes actuels de production. En Bretagne, par exemple, il faudrait se poser la question de la réduction de l’élevage, et d’un modèle plus extensif.

Et du côté des fabricants d’engrais ?

Comme nous le montrons dans un article publié en 2018, cinq entreprises contrôlent environ 80 % de la capacité de production d’engrais en Amérique du Nord. Vous pourriez donc imposer, par exemple, que, d’ici 2025 ou 2030, l’efficacité environnementale de leurs produits augmente de 20 %, ou que la moitié de leurs produits soient compatibles avec l’Accord de Paris, tout cela sans surcoût pour les agriculteurs. Cela imposerait à ces entreprises d’innover pour développer les produits, mais aussi d’augmenter rapidement leurs capacités de production pour maîtriser leur prix de vente.

Quelles seraient vos recommandations pour le plan Ecoazote, prévu par la loi climat sur l’exemple d’Ecophyto ?

Le premier pas sera d’établir une cible nationale. L’Allemagne, par exemple, veut réduire les pertes d’azote dans l’environnement de 1 Mt par an. Ensuite, il faudra prévoir des mesures claires pour y arriver. Comme un marché national des fumiers et lisiers, notamment, pour que les ressources en excès en Bretagne puissent fertiliser d’autres régions. On peut aussi développer des politiques dédiées aux fabricants d’engrais, pour améliorer l’efficacité des produits. On pourrait enfin envisager de réduire les barrières réglementaires sur les alternatives à la viande, ou au développement de semences qui peuvent stocker de l’azote.

La communauté internationale s’est-elle selon vous saisi de l’enjeu de l’azote ?

De plus en plus de pays s’y intéressent, dans le cadre du protocole de Montréal ou même au sein de l’agence des Nations Unies pour l’environnement (Unep). Si l’accord de convention internationale sur la biodiversité (CBD) abouti dans sa version actuelle à Kunming en août prochain, ce sera aussi la première fois que la communauté internationale se fixe un objectif de réduction de moitié des pertes d’azote dans l’environnement. De plus en plus de contributions nationales dans le cadre de l’accord de Paris intègrent aussi le protoxyde d’azote. La guerre en Ukraine a enfin relancé la discussion aux États-Unis ou en Europe. Il y a désormais de nombreux arguments pour réduire notre dépendance aux engrais.

« Aucune politique ne permet en tout cas aujourd’hui de réduire les fuites d’azote de 50 % »

L’Allemagne veut réduire les pertes d’azote dans l’environnement de 1 Mt par an

Algues vertes : les recommandations de Science-Po

Dans le cadre de leur master à l’école de droit de Science Po, trois étudiants ont publié, le 10 juin, une série de recommandations pour renouveler la « gouvernance des algues vertes » en Bretagne. Leurs travaux étaient encadrés par David Kanter. Dans leur rapport, les étudiants ont fait le choix de ne pas concentrer leurs mesures sur les agriculteurs eux-mêmes, mais sur les autres acteurs des filières agricoles : entreprises de l’agroalimentaire, chambres d’agriculture, banques, assurance, distribution… Selon les auteurs, « l’insuffisance des politiques publiques actuelles est au moins partiellement liée au manque de considération du poids majeur » de ces opérateurs. Ils proposent ainsi une séparation vente et conseil des engrais azotés, une TVA « différenciée selon l’empreinte azotée des produits », une « obligation de vigilance » des entreprises de l’aval, un étiquetage du bien-être animal, une meilleure prise en charge des plantations de haies, et la « création » de marchés des effluents (lisier, fumier) (MR).