Le dénouement du dossier Gad SAS peut être considéré comme une bonne nouvelle pour la filière française. L'arrêt des approvisionnements de porc en provenance de l'UE décrété par la Russie en janvier reste la difficulté principale à court terme.
C'EST jeudi 11 septembre que le tribunal de commerce de Rennes devait statuer sur l'avenir de la société d'abattage-découpe de porcs Gad SAS (près de 900 salariés permanents), quelques heures après que nous ayons mis ce journal sous presse. Gad SAS fait actuellement l'objet de toutes les attentions de la SVA Jean Rozé qui a exprimé son intérêt, le 29 août, pour la reprise de son abattoir situé à Josselin. La filiale viande d'Intermarché a déposé une lettre d'intention de reprise du site industriel auprès du tribunal de commerce de Rennes, le 1er septembre.
Le tribunal doit donc prononcer la liquidation judiciaire de Gad SAS avant d'examiner l'offre de reprise de l'abattoir-découpe de Josselin formulée par la SVA. Selon l'intérêt qu'il porte à l'offre, le tribunal devait ou non accorder à Gad SAS une poursuite d'activité, le temps de traiter le dossier. L'unité de fumé-salé de Gad SAS située à Lampaul-Guimiliau (80 personnes) ne figure pas dans l'offre de reprise de la SVA Jean Rozé. « Il est possible aussi que le tribunal demande un délai supplémentaire pour laisser le soin à d'autres entreprises de se positionner », fait remarquer Annick Le Guével, déléguée syndicale CFDT Annick Le Guével. Qu'Intermarché veuille renforcer l'approvisionnement en viande française de ses usines de charcuterie et ses points de vente est une excellente nouvelle pour les salariés de Gad Josselin. « C'est même le meilleur repreneur possible », murmure un syndicaliste. C'est aussi, dans une certaine mesure, un bon signe pour la filière française. SVA Intermarché veut proposer, en effet, un approvisionnement français aux sept usines de charcuterie du Groupement des Mousquetaires (Monique Ranou en navire amiral) et aux 2 000 points de vente de la galaxie Intermarché. En d'autres termes, la SVA va renforcer ses abattages en France et ainsi réduire ses achats de pièces à l'étranger.
LE PRIX DE L'EMBARGO RUSSE
Dans le landerneau porcin, on observe la restructuration en cours avec intérêt mais, pour tout dire, les yeux sont tournés ailleurs. Ce qui préoccupe la filière, pour les conséquences économiques désastreuses qu'il engendre, c'est l'embargo russe sur la viande de porc. Non pas l'embargo sur les produits agroalimentaires européens décrété cet été par Moscou en représaille aux mesures européennes prises contre des dirigeants russes à cause de l'affaire ukrainienne, mais celui du 29 janvier mis en place sur la viande de porc pour raisons sanitaires concernant deux des vingt-huit pays de l'Union. Depuis, la Russie a interrompu ses approvisionnements. Les exportations de viande de porc de l'UE vers la Russie représentent 750 000 t par an dont 75 000 t vendues par les Français. Il s'agit là d'un flux stratégique. Pour tous les opérateurs.
Vu sa position centrale au cœur de l'Europe, le leader européen de la viande porc, l'Allemagne, est concerné au premier chef. Si les opérateurs industriels sont parvenus à trouver quelques marchés de substitution, il demeure des pièces invendues qui pèsent sur le marché intérieur européen et font décrocher tous les prix de référence. Ainsi au marché du porc breton, seul cadran français qui fixe la référence de prix du porc vif, « l'écart de prix fixé début septembre était de 1,404 €, soit près de 30 centimes de moins qu'il y a un an », explique Jean-Pierre Joly, directeur du MPB.
Depuis le début de l'année, la FNP, section porcine de la FNSEA comme le principal syndicat des industriels, le Sniv-SNCP estiment que le décalage moyen se situe à 15 centimes du kilo et représente sur un an une perte de 330 millions € pour la production. Avec « les pertes des maillons aval », le manque à gagner pourrait représenter 500 millions € sur un an, ajoute le SnivSNCP dans sa newletter de la fin août. Ils s'évertuent à convaincre la Commission européenne d'activer des mécanismes en soutien à la filière. Mais la Commission fait la sourde oreille, estimant que « la situation de la filière est satisfaisante », rapportait le SNIVSNCP fin août.
L'ABATTAGE « SUR UNE PENTE ASSEZ VERTIGINEUSE »
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De l'autre côté du manche, la perspective économique n'est pas du tout la même. « Depuis trois ans, l'abattage de porcs en France se trouve sur une pente assez vertigineuse », soupire Pascal le Duot, directeur d'Uniporc Ouest. L'association professionnelle effectue la pesée et le classement de tous les animaux entrant dans les abattoirs de l'ouest et du nord de la France, soit 19,4 millions d'animaux contrôlés sur un total abattu de 23,9 millions en 2013. Ils sont les garants de la transparence des paiements.
« Les abattages ont reculé de 2 à 2,2 % en 2012 et de 2,6 % en 2013, poursuit Pascal le Duot. La baisse semble marquer le pas sur les huit premiers mois de l'année à 1,5 %. Mais je crains que ce chiffre ne soit annonciateur d'une baisse plus marquée à la fin de l'année, quand il manquera les porcs charcutiers des élevages n'ayant pas fait la mise aux normes bien-être des truies l'année dernière. »
En quinze ans, le cheptel truies en France a reculé de 31,3 % à un peu plus de 1 million de têtes. Cette forte baisse a heureusement été compensée par des gains de productivité (+ 24 %), entre 2000 (2 064 kilos vifs produits par truie et par an) et 2013 (2 569 kilos), selon des données de l'IFIP, Institut technique du porc. Mais la baisse structurelle de la production demeure. En Bretagne où se concentre l'essentiel de la filière (5 600 exploitations, soit autour de 60 % de la production française et treize abattoirs), l'arrêt de la croissance, puis le reflux de la production a entraîné des surcapacités industrielles qui n'ont pas encore été totalement résorbées.
DE FUTURES RESTRUCTURATIONS INDUSTRIELLES ?
Doit-on alors s'attendre à de futures restructurations industrielles ? « Peut-être au niveau des abattoirs, analyse un fin observateur de la filière, mais vraisemblablement pas au niveau des entreprises ». Les principaux rapprochements d'entreprises ont eu lieu à la fin des années 2000 : constitution de Gad SAS en 2007 grâce au groupe coopératif CECAB qui rapproche les abattoirs Gad (Lampaul-Guimiliau) et Europig (Josselin) ; formation en 2008 de Cooperl Arc Atlantique par le mariage d'Arca et de Cooperl Hunaudaye ; rachat en 2009 de Socopa par Bigard. En y ajoutant Bernard, Abéra (groupe Glon) et les deux industriels « distributeurs » – Kermené (Leclerc) et Gatine Viandes (SVA Rozé Intermarché) –, on a six entreprises qui détiennent les douze plus gros abattoirs français.
Si la restructuration capitalistique semble bien avoir eu lieu, des investissements industriels sont absolument nécessaires pour améliorer la compétitivité-coût. En effet, « la valeur ajoutée de la filière se dégrade », indiquait en juillet l'IFIP dans une note. Le solde commercial de la filière porcine est négatif de 630 millions € avec les autres pays européens. Autrement dit, « la France exporte des produits bruts et importe des produits élaborés. Cette situation pèse sur la rentabilité de tous les maillons ». Néanmoins, certains observent que la situation compliquée de l'abattage-découpe français – en particulier vis-à-vis de son homologue allemand qui bénéficie de coût sociaux avantageux –, ne se ressent pas de la même manière selon les entreprises. Les entreprises moyennes résisteraient mieux, selon quelques spécialistes.