Face à la crise qui touche l'ensemble de l'élevage européen, certains préconisent une forme de patriotisme alimentaire, d'autant que les consommateurs attendent des produits locaux. Le principe de libre circulation des marchandises favorise l'équilibrisme et, parfois, une certaine inventivité.
Quand l'agriculture est en crise en France, les appels au patriotisme alimentaire sont légion. Et l'appel du gouvernement à préférer le lait français n'a pas manqué de faire réagir nos voisins européens. Suite aux mesures annoncées par Stéphane Le Foll le 24 juillet, la fédération allemande de l'industrie laitière MIV (Milchindustrie Verband) (1) a adressé, le 27 juillet, un courrier à la Commission européenne dénonçant notamment la préférence nationale accordée au lait français. « Une lettre part à Bruxelles aujourd'hui », a déclaré à l'AFP le directeur général de la MIV, Eckard Heuser, qualifiant d'« inacceptables » certaines des dispositions annoncées la semaine précédente par le ministre français Stéphane Le Foll. « Ce sera à la Commission de décider si elle ouvre une enquête », a-t-il ajouté.
ALLEMANDS ET NÉERLANDAIS EN APPELLENT À LA COMMISSION EUROPÉENNE
Egalement affectés par la baisse du prix du lait, les éleveurs allemands estiment que la préférence nationale donnée au lait français est contraire aux règles du marché unique et de la libre-concurrence. « Autant nous comprenons le courroux des agriculteurs au vu des prix trop bas, autant des mesures anticoncurrentielles ne peuvent pas constituer le remède », poursuit le communiqué. Par la même occasion, l'organisation a condamné les blocus organisés à la frontière pour entraver l'importation de produits allemands en France.
Aux Pays-Bas également, des organisations agricoles ont élevé la voix contre la gestion française de la crise du lait. L'association néerlandaise des produits laitiers, la fédération de l'agriculture et de l'horticulture ont ainsi appelé la Commission européenne, le 6 août, à garantir le bon fonctionnement du marché commun. La Fédération néerlandaise des industries agroalimentaires a soutenu leur démarche par un communiqué le 7 août. Les organisations protestent notamment contre la FNCL (Fédération nationale des coopératives laitières), estimant qu'elle a demandé l'interdiction de l'importation de produits laitiers en France. Pour elles, les éleveurs français ne dépendent ni plus ni moins des marchés internationaux que leurs homologues européens, et le bon fonctionnement du marché commun est dans l'intérêt de tous.
LE ROYAUME-UNI NE FRANCHIT PAS LA LIGNE ROUGE
Ce discours de préférence nationale, il n'existe pas qu'en France. Cet été, les appels au patriotisme alimentaire ont fleuri au Royaume-Uni où plusieurs quotidiens ont publié des points de vue mettant en exergue la responsabilité du consommateur. Des actions d'agriculteurs ont incité Tesco, qui utilise notamment du lait allemand pour ses yaourts MDD, à s'engager, le 10 août, à s'approvisionner exclusivement en lait britannique pour cette gamme de produits à compter de mars 2016. Le gouvernement s'est saisi de la question de la crise laitière par la voix d'Elizabeth Truss, secrétaire d'État à l'Environnement, à l'Alimentation et aux Affaires rurales. Mais, contrairement à Stéphane Le Foll, cette dernière n'a pas franchi la ligne rouge dans sa communication. Elle a déclaré, le 17 août, que le marquage des produits devait être clair, afin que les consommateurs sachent si le lait est d'origine britannique ou pas. Certaines enseignes, comme Morrisons, avaient d'ores et déjà annoncé la création de marques « équitables » pour assurer un meilleur revenu aux éleveurs.
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Aux Pays-Bas, où le commerce international est une seconde nature, pas de doute, le marché c'est le marché, et il faut s'en tenir aux règles du marché commun. « Il n'y a pas eu d'appels nationalistes de ce type visant à soutenir le lait néerlandais aux Pays-Bas et nous ne pensons pas que le nationalisme soit la solution », a déclaré un porte-parole de la fédération des industries agroalimentaires au site Dairy Reporter le 12 août.
BIEN-ÊTRE ANIMAL : UN PROTECTIONNISME DÉGUISÉ EN ALLEMAGNE ?
En Allemagne, la situation n'est finalement pas si simple qu'elle en a l'air. Le programme pour le bien-être animal en élevage de porcs et volailles (Initiative Tierwohl) est financé depuis début 2015 par un fonds abondé par les distributeurs. Les éleveurs peuvent ainsi percevoir un bonus selon certains critères, et le fonds ne suffit d'ailleurs pas à répondre à la demande. « La sélection des élevages manque de transparence et vient ternir un lancement par ailleurs réussi », notait l'Ifip dans son baromètre de juin. Cette mesure, sous couvert de bien-être animal, peut être interprétée comme une forme de… protectionnisme pour mieux rému-nérer les producteurs de porc allemands.
(1) Le MIV représente une centaine de producteurs laitiers et laiteries, représentant un chiffre d'affaires annuel cumulé de 26 milliards d'euros.
LES AGRICULTEURS ESPAGNOLS CONDAMNENT LES ATTAQUES DONT ILS SONT VICTIMES
Vu d'Espagne et comme lors de chaque épisode de troubles dans l'agriculture française, les médias met-tent en avant les attaques dont sont victimes les camions espagnols sur les routes, de la part de leurs homologues français. Les syndicats espagnols ont condamné ces méthodes et la destruction des marchandises. Lo-renzo Ramos, secrétaire général de l'Union des petits agriculteurs (UPA) a ainsi réclamé la « fin définitive » de ces actions qui ne sont pas selon lui des actions isolées, mais plutôt « une tradition de nos collègues du nord, largement tolérée par la gendarmerie française. » Le syndicat souligne en outre que ces attaques sont injus-tes dans la mesure où les agriculteurs français « accusent les espagnols de ce dont nous souffrons le plus, la chute des prix ! » Du côté du syndicat majoritaire, la forme est plus policée, la Coordination des organisations d'agriculteurs et d'éleveurs (COAG) a condamné les attaques en rappelant que le principe de libre circulation des marchandises est une mesure européenne et a réclamé au ministère espagnol de l'agriculture qu'il saisisse l'Union européenne pour que des « sanctions exemplaires » soit prises à l'encontre du gouvernement français, qualifié de « passif et négligeant » devant les attaques répétées.