Les auteurs du rapport sur l’avenir de la filière laitière remis récemment au ministre de l’Agriculture, Hervé Gaymard, soulignent l’urgence qu’il y a à amplifier les restructurations industrielles. Le secteur français se trouve en situation vulnérable par rapport aux opérateurs oligopolistiques du nord de l’Europe, des Etats-Unis et de Nouvelle-zélande, font-ils valoir.
La transformation laitière ne pourra faire l’économie d’une nouvelle vague de restructurations. Depuis plusieurs mois déjà, les nouvelles sont alarmistes du côté des fabricants de produits industriels de l’Ouest dont beaucoup ont achevé, l’exercice 2003 dans le rouge. Quelques PME, fortes d’un trésor de guerre, s’en tireront sans trop de dégâts, remarque un professionnel, mais d’autres ont un avenir incertain, estime-t-il. Du côté des grandes coopératives, des discussions seraient engagées, mais là encore les supputations vont bon train dans le Landerneau laitier : Coopagri Bretagne, Terrena et Even apporteront-elles leurs outils à leur société commune Laïta, conformément au schéma qu’elles avaient conçu il y a une dizaine d’années mais qui, logique sur le papier, s’est révélé difficile à mettre en œuvre sur le terrain ? Unicopa sortira-t-elle de sa réserve pour rejoindre le trio ? Et qu’en sera-t-il d’Eurial Poutouraine, qui, adossé à Candia pour ses laits de consommation, continue pour le reste à faire cavalier seul ?
En tout cas, la création de pôles industriels, coopératifs et privés, a trouvé un ardent défenseur en la personne du ministre de l’Agriculture. Non content d’appeler à ces rapprochements lors de la convention d’Atla au mois de décembre dernier Agra Industrie n°42 du 4 décembre 2003, Hervé Gaymard avait, par la même occasion, confié au Comité permanent de coordination des inspections la mission d’élaborer un rapport sur l’avenir de la filière. Dans leur constat, les auteurs du document soulignent trois caractéristiques spécifiques de la transformation laitière française, qui peuvent, selon eux, « constituer autant d’handicaps dans le contexte concurrentiel européen », après la réforme de la Pac. Le secteur est, soulignent-ils, fortement producteur de produits industriels puisque 30 % du lait collecté leur sont destinés. Il compte un grand nombre d’entreprises : 312 d’entre elles, qui emploient plus de 20 salariés, assurent quelque 90 % de la transformation. Enfin, il est constitué d’entreprises aux mix-produits très différents « du fait de disparités régionales importantes », ce qui conduit certaines à être fortement spécialisées dans les produits industriels.
La réforme de la Pac, une opportunité
Dans le document remis au ministre le 6 février dernier, point de solution-miracle ni d’annonces concrètes. Pour celles-ci, il conviendra de patienter jusqu’à l’officialisation du « programme stratégique » sur lequel le ministre a appelé les professionnels à travailler d’ici le mois de juin Agra Industrie n°51 du 12 février 2004. Après avoir passé au crible les conséquences de la réforme de la Pac sur la filière, le rapport suggère des pistes de réflexion et insiste notamment sur « l’urgence » à amplifier les restructurations industrielles. « D’une certaine manière, abrités par le maintien des prix d’intervention, puis par le plafonnement de la production en 1984, de trop nombreux opérateurs n’ont pas anticipé les effets de la mondialisation. De plus, l’accord sur le prix du lait de 1997, considéré à juste titre comme un succès pour faire régner la paix au sein de l’interprofession, a paradoxalement renvoyé à une date ultérieure la nécessaire restructuration industrielle », explique-t-on. Aux yeux des rapporteurs, la réforme de juin 2003 peut donc être considérée comme une opportunité pour opérer les mutations nécessaires… alors même que le secteur industriel français se trouve «en situation vulnérable par rapport aux opérateurs oligopolistiques du nord de l’Europe, des Etats-Unis ou de la Nouvelle Zélande ». Et les auteurs d’appeler « plusieurs entreprises » à rechercher un seuil critique industriel, commercial, capitalistique en rapport avec la concurrence et les marchés. « Les premiers restructurés resteront dans la compétition », avertissent-ils.
Mutualiser les pertes ?
Lors des entretiens menés en vue de l’élaboration du document, d’aucuns ont évoqué la création d’un « modèle industriel français idéal » centré sur quatre ou cinq grands groupes qui contrôleraient 80 % du lait, tandis que le reste de la collecte serait traité par des entreprises positionnées sur des « niches » de marché. L’hypothèse fait sourire Emmanuel Vasseneix, directeur général de la Laiterie Saint-Denis-de-l’Hôtel, qui, dans l’entretien qu’il nous a accordé, estime qu’un tel schéma serait voué à l’échec. Toutes les entreprises ont leur place, estime-t-il, car elles sont complémentaires. Sans prendre précisément parti sur ce point, les auteurs du rapport soulignent qu’en parallèle des stratégies de fusions et de course à la taille critique, il reste de la place pour des entreprises « très bien gérées et implantées localement », positionnées sur des segments qui les distinguent de leurs concurrents « de manière durable et rentable ».
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Ils encouragent les opérateurs à poursuivre la spécialisation des usines en vue de réduire leurs coûts. « La garantie de disposer de matière première à l’horizon 2015 peut être une incitation au rapatriement des activités de certaines usines vers de nouveaux sites compétitifs », soulignent-ils. Ils évoquent la possibilité pour des opérateurs fragilisés par le poids des produits industriels dans leur activité, de pouvoir engager des « cessions marchandes » de lait à des industriels qui pourront davantage le valoriser. Ces cessions pourraient être privilégiées entre entreprises de taille régionale « afin de jouer sur l’atout que représente la capacité à s’approvisionner rapidement, à moindre coût de transport ». Dans le même esprit, en écho à la proposition de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL) suggérant que les éleveurs se regroupent pour la vente de leur lait afin de faciliter une péréquation des prix en fonction de leur destination, les rapporteurs interrogent : mutualiser la fabrication de produits touchés par la baisse des prix d’intervention permettrait-il de mutualiser les pertes dans les principaux groupes concernés ?
En résumé, la mission invite les entreprises à mettre en œuvre « un partenariat industriel actif sous toutes ses formes, de l’implication la plus simple à la plus forte ». Condition sine qua non, elle évoque les sources de financement à mobiliser pour aider à la restructuration, d’autant que de l’avis de bien des professionnels, l’aide immédiate de 20 millions d’euros, annoncée récemment par Hervé Gaymard, est bien loin du compte.
D’une certaine manière abrités par le maintien des prix d’intervention, puis par le plafonnement de la production en 1984, de trop nombreux opérateurs n’ont pas anticipé les effets de la mondialisation Mutualiser la fabrication de produits touchés par la baisse des prix d’intervention permettrait-il de mutualiser les pertes dans les principaux groupes concernés ?