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Agriculture et alimentation La typicité méditerranéenne en danger

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Le modèle alimentaire méditerranéen, envié dans le monde entier (dont le fameux régime crétois) est en danger, et avec lui, la typicité de l’agriculture méditerranéenne, ressort-il d’une conférence tenue conjointement par l’Agence européenne de la sécurité alimentaire et le Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes le 5 juin à Parme (Italie).

Pour la première fois, l’Agence européenne de la sécurité alimentaire (Efsa) et le Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes (Ciheam) ont tenu une conférence commune, pour alerter les États sur la dégradation des régimes alimentaires et, en même temps, de l’agriculture et de la biodiversité. Le fait que l’Efsa ait mis son poids dans la balance n’est pas anodin. Le thème était : « Identité, qualité et sécurité des produits alimentaires méditerranéens ».

La directrice de l’exécutif de l’Esfa, la Française Catherine Geslin-Lanéelle, a souligné les résultats d’une enquête auprès des États de l’UE à 25 sur le thème : « Qu’évoque pour vous l’alimentation ? ». Les réponses : le goût et le plaisir en premier lieu. Ensuite seulement vient le risque.

« Nous devons nous différencier dès aujourd’hui »

« La Méditerranée est au cœur de la dégradation qualitative de l’alimentation. L’obésité et les maladies cardio-vasculaires sont particulièrement à l’œuvre dans ce berceau alimentaire du monde », a indiqué Bertrand Hervieu, secrétaire général du Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes (Ciheam).

Il faut tracer l’origine des produits, à l’heure où, par exemple, l’Australie, le Chili, l’Argentine et la Californie plantent massivement des oliviers pour exporter de l’huile. Le cas de l’huile d’olive du Nouveau monde, cité par Jean-Louis Rastouin, professeur à l’Agro de Montpellier, pose la question de la différenciation des produits. « Nous devons nous différencier dès aujourd’hui », a averti Jean-Louis Rastouin, parlant au nom des deux rives de la Méditerranée.

D’autres intervenants ont poussé plus loin le raisonnement : qu’est-ce qui fait la typicité, la matière première ou le savoir-faire ? Que faire si l’on fabrique de la viande des Grisons (viande de bœuf séchée de montagne) dont la matière première viendrait d’Argentine ou du Brésil parce que moins chère ? « Si l’on vend de la viande des Grisons à partir d’une matière première importée, par exemple, d’Amérique du Sud, il faut déclarer l’origine », a indiqué Roberto Burdese, président de Slow Food Italia.

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« La mention de l’origine est une partie de la traçabilité », a rappelé pour sa part Luis Miguel Albisu, directeur de l’unité d’économie agraire, du centre de recherche agroalimentaire d’Aragon (Espagne).

Quand les normes deviennent un frein

S’il est trop tôt pour mettre en place un label alimentaire méditerranéen, des pistes ont été lancées pour différencier l’agriculture de cette région du monde : éviter des normes qui étouffent le savoir-faire local. La typicité des produits est née d’un savoir-faire informel au début. Pour pérenniser la typicité générée par ce savoir-faire informel, entretenu par des dizaines de milliers de petits producteurs, il ne faut pas en tarir la source par des normes et des contrôles exercés « par des autorités compétentes-incompétentes », a souligné Roberto Burdese. La prolifération des normes finit par faire péricliter le savoir-faire local.

Sur la rive sud de la Méditerranée, on critique aussi la complexification des normes européennes, car elles interdisent l’accès de certains produits au marché européen, tant les contrôles sont coûteux. C’est ce qu’a expliqué le docteur Alya Mahjoub Zarrouk (Tunisie, directrice générale de l’Agence nationale de contrôle sanitaire et environnemental des produits) : « A peine avons-nous atteint la barre que l’UE en remet une plus haut ». Elle a suggéré la création d’un label alimentaire méditerranéen, qui promouvrait conjointement diversité des produits et biodiversité. La dégradation de la biodiversité sur tout le pourtour de la Méditerranée est une réalité criante.

Pour éviter de stériliser le savoir-faire, de nombreux intervenants, dont Catherine Geslin-Lanéelle, ont invoqué la nécessité de « simplifier le parcours législatif » des réglementations.

La mise en place d’un label n’est déjà pas facile dans un pays. Que dire au sein d’un ensemble de pays, dont la moitié sont des pays extérieurs à l’UE ! L’idée du label est un projet de long terme. En attendant, Bertrand Hervieu a convié l’auditoire à organiser un séminaire sur la qualité et l’identité des produits méditerranéens dans les prochains mois.