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Crise alimentaire L’abandon des politiques agricoles mis en cause

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L’abandon des politiques agricoles dans le monde depuis le début des années 1990 est en grande partie responsable de la crise alimentaire mondiale qui sévit actuellement, est-il ressorti d’un débat entre le sociologue Bertrand Hervieu et l’économiste Philippe Chalmin, organisé le 11 juin par l’Association française des journalistes agricoles (AFJA).

Bertrand Hervieu, secrétaire général du Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM), a relayé la critique adressée aux désengagements successifs des politiques agricoles au profit de considérations de marché à court terme. « On a abandonné les cultures vivrières, les outils de stockage et de chaînes du froid au motif qu’il est plus intéressant de faire jouer les avantages comparatifs (thèse des libéraux du XIX e siècle selon laquelle chaque pays a intérêt à produire et exporter ses spécialités et à importer le reste) » , a-t-il indiqué.

Une vision de marché à court terme

Ainsi, pendant que les États-Unis et l’UE se sont livrés pendant 20 ans une guerre des prix du blé, des pays comme le Maroc ont délaissé leurs cultures céréalières et vivrières, en échange de quelques créneaux d’exportations de tomates vers l’UE. Une politique à courte vue, selon le secrétaire général du CIHEAM, parce que demain les exportateurs de tomates marocains peuvent se trouver dépossédés de leurs positions d’exportateurs par des compétiteurs plus redoutables, comme les Chinois ou les Brésiliens, sans que le pays ait développé ses approvisionnements stratégiques.

« Les émeutes de la faim qui ont éclaté dernièrement sont avant tout des émeutes de la pauvreté et de la mal-gouvernance », a affirmé pour sa part Philippe Chalmin, professeur d’économie à Paris-Dauphine et historien de formation. Il y a dix ans, en pleine guerre commerciale entre les États-Unis et l’UE sur le blé, les importateurs égyptiens boudaient le blé français et ont été les premiers à acheter du grain ukrainien, a-t-il rappelé. Ils achetaient la tonne à 120 dollars Caf (coût et fret compris), et avec du crédit. Aujourd’hui, ils payent 450-500 dollars « au cul du camion », c’est-à-dire sans crédit.

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« On n’inaugure pas une politique agricole »

« Personne ne s’est intéressé aux politiques agricoles ces dernières années, contrairement aux années 1970 », où la question alimentaire faisait débat, notamment autour des thèses du Club de Rome, a martelé Philippe Chalmin. « On inaugure une route, une infrastructure, mais pas une politique agricole ». Pour l’économiste historien de Paris-Dauphine, le dédain pour les politiques agricoles est la marque des pays qui n’ont pas accédé à la démocratie. À ce titre, les pays asiatiques, comme le Japon, la Corée du Sud et même l’Inde ont des politiques agricoles structurées.

Une exception, a relevé Bertrand Hervieu : le Vietnam. Ce pays qui pourtant n’a pas un régime démocratique, a développé ces dernières années un modèle agricole exceptionnellement performant, basé sur un tissu d’exploitations familiales sur tout le territoire, observant beaucoup les préoccupations environnementales. « Ce pays se reconstruit autour de son agriculture », a témoigné Bertrand Hervieu. Il est devenu premier exportateur de café en peu de temps.

Quant à l’agriculture européenne, notamment française, elle présente une richesse sociologique très polymorphe, « une donnée de la modernité par excellence ». On est maintenant loin du modèle d’appartenance à une seule région, à un seul métier. « Il n’existe plus d’unité de lieu, de temps et d’action », a-t-il résumé. Alors que naguère avoir « 36 métiers, c’était 36 misères, les agriculteurs disent plus volontiers que c’est 36 richesses ».